Août-septembre 2001 / voyage avec un homme et
une femme dans les Cévennes.
Je me retourne pour découvrir mes nouveaux maîtres : la
cinquantaine, la tenue du parfait petit randonneur et un vif intérêt,
semble-t-il, pour tout ce qui concerne le monde des ânes, au moins
pour quelques jours...
Mais je me présente : "Lune" est mon nom, je suis une
ânesse de 350 kilos, 1m70 à la pointe des oreilles, ma robe
est grise avec comme tous les ânes une belle croix noire sur le dos;
on me connaît pour ma robustesse à l'effort et... ma modestie...
modestie ? ah oui ...plutôt ..."Modestine"... le prénom
de l'ânesse que chevauchait un certain R.L. Stevenson il y a quelques
années quand celui-ci se mit en tête de randonner dans les
Cévennes avec un âne ( ânesse ?) ...plutôt dire"
bête de somme" tant ma parente était mal considérée.
M'est avis que mes deux acolytes devraient me réserver un meilleur
sort; d'ailleurs je les observe du coin de l'oeil et il faut dire qu'ils
écoutent bien la leçon donnée par le patron. Ma foi
il s'agit de ne pas faire d'erreur pour me bâter, me brosser les sabots,
et me frotter la panse à l'huile de cade; quelques hésitations
du côté des noeuds pour m'attacher à la rambarde mais
quelle ânesse s'en plaindrait si par mégarde elle venait à
se détacher ?
Et si nous partions ? Voilà bientôt midi et c'est à
peine si les sacs sont enfin remplis ( et pas trop mal équilibrés
je dois dire ; mais au début ils s'appliquent toujours ...)
Nous voilà en route .Le maître me guide d'une main sûre,
pensant avoir rapidement acquis la maîtrise de la conduite d'une ânesse
mais le chemin je le connais par coeur, et si les itinéraires et
les durées varient, en quelque sorte je "retombe toujours sur
mes pattes". La maîtresse plus discrète ferme la marche
et place ses pas dans les miens.
Ah ! déjà la halte ; ces deux-là n'ont pas l'air
de négliger les pauses casse-croûte. La rondeur du ventre de
mon maître en atteste. Une sieste me permet de tondre consciencieusement
le gazon alentour et c'est très ragaillardis que nous repartons le
long des sentiers balisés de rouge et de blanc.
A l'arrivée à l'étape, je dévore mon demi-seau
d'orge sous le regard plein de compassion de mes maîtres. Peuvent
pas aller casser la croûte eux aussi ? Mon chasse-mouches ? Je le
garde et je donne des coups de tête si on veut me l'ôter . On
me mène au pré et là je leur donne le spectacle : je
me roule dans la poussière et ça les étonne . Que voulez
vous ? c'est la seule façon qu'ont les gens comme moi de se débarrasser
de leurs parasites.
Au matin du deuxième jour nous voilà partis un peu plus
tôt , pas vraiment tôt mais à 10 heures nous sommes en
route . Une petit erreur de lecture du parcours et c'est un bon kilomètre
de plus dans les jambes et dans les pattes. Aujourd'hui mes compagnons s'extasient
à regarder les moutons se suivre en d'interminables files indiennes
appelées drailles. Nous rejoignons le creux d'une vallée où
nous pique-niquons de concert en contre- bas d'un joli pont de granit dont
la chaussée, pavée de grosses pierres est façonnée
en ..."dos d'âne". L'après-midi, tandis que le pas
de l'homme s'accorde au pas de l'âne, nous sinuons entre les gros
cailloux ronds jusqu'aux sources du Tarn.
De rapides nuages d'orage nous poussent vers le gîte du "Mas
de la Barque". Accompagnant mes maitres dans leur dégustation
je suis autorisé à "peigner" de mes dents les arbustes
à myrtilles. C'est une variante apportée à mes menus
"de route" faits de jeunes branches de hêtres ou de chataigners
que j'arrache au passage; c'est aussi par la même occasion une façon
de me désaltérer.
Dans le pré qui m'accueillera je me débarrasserai du fameux
chasse-mouches que mes maîtres malgré leurs efforts ne parviendront
pas à retrouver. Ils en paraîtront quelque peu contrariés
.
Au menu du 3ème jour nous franchirons le Mont-Lozère avec
son sommet à 1600 m (tous les clients semblent en connaître
l'altitude ). Là les orages finissent par s'imposer sous forme d'une
pluie fine et persistante qui sème la zizanie dans la troupe sur
le choix de l'itinéraire ; mon maître qui consulte la carte
d'état-major (au 25/000 s'il vous plaît !) prétend qu'il
faut poursuivre avec confiance dans une direction, mais ma maîtresse,
qui présume qu'un "à pic" est proche, s'obstine
à vouloir faire un détour (la réputation qui nous est
faite à propos de notre obstination me parait tout à coup
exagérée) ; la chose sera rendue difficile, car dans la circonstance,
mes maîtres sont toujours en chemise sous la bourrasque, les vêtements
de pluie devenus inaccessibles au fond des sacs. Quoi qu'il en soit, j'ai
mon ciré sur le dos et les intempéries me laissent au sec.
Nous allons enfin rejoindre un chemin d'exploitation qui cisaille le flanc
de colline, à l'abri du vent et au revêtement régulier
. Mes patrons en profitent pour se ménager une halte, enfiler tout
ce qu'ils peuvent en matière de vêtements chauds et secs tandis
que j'arrache des fleurs de chardon dont la réputation n'est plus
à faire Au fait ...Je viens encore de les étonner en sautant
un large fossé alors qu'ils s'appliquaient à vouloir me faire
exécuter un détour à seule fin de l'éviter.
( "le saut de l'âne" ...) .
Apparaissent enfin en contre-bas les modernes constructions de la station
(de ski) du Mont-Lozère où nous allons passer la nuit. Ici
je marque mon refus de rallonger l'itinéraire alors que le GR 7 descend
en direct vers l'écurie. Quelques mouvements de tête bien appuyés,
alors qu'ils tirent sur la longe dans la direction opposée, ayant
raison de la volonté de mes maîtres, les ramènent sur
le chemin le plus court.
Ici je passerai un mauvaise nuit , en plein courant d'air, alors que
l'écurie est à portée de sabots et manifesterai ma
mauvaise humeur en donnant une belle trouille à mon petit maître
qui prétend poursuivre vers le nord cette fichue randonnée.
Et si nous rebroussions chemin ?
Le maître qui ne l'entend pas de cette oreille s'évertue
à me freiner alors que je me défoule dans un long galop et
que mon bât fait des envolées. Ma maîtresse proposant
que l'on enlève la charge pour la réajuster, j'en profite
pour brouter en relativisant sur la supériorité des hommes
et nous reprenons le chemin pressenti. Sur le sentier je croiserai quelques
compagnons que leurs humains s'acharnent à poursuivre .
Mon maître, comprenant que j'ai quelques difficultés à
rebrousser chemin, acceptera à contre- coeur sur une erreur de parcours
de faire quelques kilomètres de plus ; 500 m de retour contre 3 kms
de détour, je ne gagnais pas au change pardi ! Mais ne faut-il pas
quelquefois justifier de sa réputation ? Tout s'arrange avec l'écurie
(une véritable écurie cette fois ...ça change du pré
... auraient-ils compris ?)
Pour eux ce sera une chambre très rustique déja fréquentée
...par une chauve-souris. Le soir ils me laisseront seule pour aller en
voiture au restaurant ; on est venu les chercher. Laisser une ânesse
seule ? Quelle ingratitude !
Sur la route du lendemain le soleil est bien là et c'est tant
mieux quand il faut trouver son chemin à travers prés et clôtures
avant de rejoindre le rassurant GR . Là je remonte dans leur estime
: je n'ai pas mon pareil pour grimper tout droit quand il n'y a pas de sente
et que la pente est raide ; les quatre pattes sont en la circonstance bien
utiles .
Petits desserts gratuits au passage des haies : les premières
pommes tombées croquent sous ma dent et j'adore ça ... un
rince- bouche au courant des ruisseaux et la vie continue ...
Au détour du chemin de randonnée apparaît le joli
pont sur le torrent ... étroit, sans rambarde comme je ne les aime
pas ... mais les gens du village connaissant bien les murs et habitudes
de l'âne, indiquent l'opportunité d'un détour par le
pont routier, bien plus rassurant .
L'arrivée à Villefort va leur laisser un souvenir supplémentaire
: une galopade jusqu'au bas du village, contrariée que je suis parce
qu'ils n'ont pas choisi le gîte habituel ... mais je consens à
remonter ... vers mon seau d'orge.
Ce matin ils ont bonne mine ; quelques indiscrétions me permettent
de savoir que notre hôte les a régalés de spécialités
locales ; de toute façon ils auront l'occasion d'éliminer
dans les pentes raides de cette partie du parcours .
Nous nous extirpons du trou de Villefort et là je dois quelquefois
attendre mes compagnons à deux pattes qui peinent dans les gros pourcentages.
Après ce ne sont que des oh ! et des ah ! tant le paysage qui s'offre
à leurs yeux citadins leur va droit au coeur . Moi, quoiqu'il arrive,
je préfère surveiller le chemin ; tiens justement voilà
un petit serpent qui traverse, inoffensif mais sûr de lui . Quelques
secondes plus tard un cri ...celui de ma maîtresse qui a vu le reptile
et qui, désespérée, voudrait "tout planter là
", mais il n'y a pas d'autre choix que de poursuivre son chemin. A
la halte de midi, dont l'endroit a été spécialement
inspecté , tout semble rentré dans l'ordre et je me permets
des hardiesses en venant réclamer quelque gâterie , tendant
l'encolure au dessus de la nappe improvisée . Mais ma longe limitant
mes efforts, il faut me résigner à voir s'éloigner
la gourmandise. Ah les ingrats !
Nous voici bientôt repartis et les siestes des premières
journées n'ont plus cours : ils sont pressés d'atteindre le
prochain gîte ; là l'endroit est propice aux roulades dans
la poussière tandis que mes maîtres savourent une canette rafraîchissante
servie par notre hôte et se régalent d'un "étonnant
panorama" .
Beaucoup de poussière ce dernier jour quand mon maître me
brosse avant de me mettre la couverture ; les petits cailloux étant
éliminés on peut me mettre le bât sans qu'il me blesse.
L'itinéraire nous ramène à Castagnols mais les derniers
kilomètres se font durement sentir pour ma maîtresse qui peine
à maintenir le rythme ; la chaleur de cette mi-après-midi
ajoute à la difficulté, mais l'écurie est en haut de
la côte et cette perspective me donne du courage.
110 kms avec ces deux-là ce n'est pas mon plus mauvais souvenir
de randonnée, et ma foi quand ils sont venus me dire au revoir dans
l'enclos le jour de leur départ, je peux vous le confier : et bien
...Je me suis détournée pour cacher mon émotion.
Angoulême le 1/11/2001 - Philippe & Babeth
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