L'âne au secours de l'économie française

Chers amis,

C'est le professeur Asinus qui vous parle. Je laisse dans ces colonnes la parole à un de mes vieux amis, Ambroise de la Lune Saint-Mercy, à qui il arrive quelquefois de dérailler violemment en-dehors du ballast du bon-sens. Appréciez sa prose et voyez la profondeur de son délire... Pauvre homme, alors qu'il vient à peine de fêter ses 100 ans...

Depuis maintenant deux décennies, chacun de nous peut entendre les hommes politiques, de droite comme de gauche, nous expliquer doctement la manière dont ils vont résoudre le problème du chômage.

Nous avons eu droit successivement, et dans le désordre, aux exemptions de charges, aux contrats d'emploi sociaux, aux stages de qualification, aux revenus minima d'insertion, aux allocations de solidarité, aux allégements d'impôts pour dons aux restaurants du coeur, etc... Aujourd'hui, la mode est aux 35 heures, au partage des miettes du gâteau, à l'élévation de l'impôt sur la fortune, au triplement de la cotisation sociale généralisée.

Demain, que vont-ils pouvoir imaginer pour nous rendre encore plus pauvres ?... Gageons qu'à l'Ecole Nationale d'Administration, moule sublime et parfait d'où sont originaires les élites qui nous gouvernent, quelques économistes en chambre doivent déjà concocter, pris d'une fièvre visionnaire et libératrice, à force de pourcentages et de lois mystérieuses connus d'eux seuls (et que nous sommes trop couillons pour comprendre), concocter, disais-je, la manière dont vont naître, d'un coup de baguette magique et étatique, les millions d'emploi qui nous manquent.

Le résultat, nous le connaissons tous : quatre millions de pauvres types, pas assez intelligents ni débrouillards pour montrer ce dont ils sont capables, en train de compter leurs trois misères de sous pour acheter une baguette de pain et un demi paquet de nouilles.

Et pourtant, nous tous qui aimons les ânes, avons la chance de posséder entre nos mains le levier fantastique qui soulèvera le bloc de pesanteur, qui fera à son tour basculer l'énergie, qui elle-même irradiera l'économie de ses rayons bénéfiques et chaleureux. Bou Diou, ça c'est bien dit...

Je m'explique et je détaille, à vous qui devez penser très fort que le radotage, auprès des oreilles de l'âne, est une maladie qui s'attrape plus jeune que dans les autres couches de la population...

Voici quelques années, devant l'état déplorable de la Marine de Commerce française, qui comptait seulement quelques vieilles barcasses rouillées faisant la navette entre Le Hâvre et Port-Gentil, un illustre ministre de la Mer, loué soit cet homme sage, a eu l'idée de remettre à l'honneur les anciens "Quirats". Le principe est très simple : Un armateur veut faire construire un nouveau navire, mais il n'a pas le premier sou du premier boulon. Alors, il s'adresse au bon peuple, et lui demande s'il ne souhaite pas investir ses économies. Chacun de casser alors sa tirelire et de donner à l'armateur quelques piastres. Si par exemple le navire vaut 1 million de francs, on le divise en 10.000 quirats de 100 francs. Si vous donnez un billet de 100 francs, vous devenez ainsi propriétaire de 1/10.000 du navire. On dit que vous êtes quirataire. C'est un peu comme si vous étiez actionnaire d'une société ânonyme, sauf que vous êtes propriétaire d'un morceau de bateau.

Bien entendu, à chaque fois que le navire revient d'une tournée commerciale entre l'Afrique et les Antilles, où il a vendu beaucoup d'esclaves, le bénéfice est partagé entre les quirataires et l'armateur. Le Ministère de l'Economie et des Finances, dans sa bonté, avait ajouté un avantage supplémentaire : vous pouviez déduire de vos impôts les billets de 100 francs que vous aviez investi dans votre joli bateau. En langage administratif, vous possédiez des "parts défiscalisées de navires"... J'emploie l'imparfait car le nouveau Ministre de ces temps-ci, choqué par le fait que quelques gros Français au cigare provocateur puissent gagner des sous tout en économisant des impôts, vient de dissoudre cette belle construction, qui avait pourtant sauvé et créé quelques milliers d'emplois chez les marins au long cours et dans les chantiers navals.

Et pourtant, il suffirait de reprendre cette géniale disposition, et de l'appliquer aux ânes. Ça y est, vous dites-vous, le voilà qui remonte de la cave avec la glotte en bataille et les idées embrumées... Mais non, mais non, c'est très simple. Oyez donc, et ne souriez point...

Expliquons : Une amoureuse des ânes, appelons-la Géraldine, prénom choisi au hasard, souhaiterait acquérir un nouveau bourricot pour augmenter la taille de son élevage. Mais la misère est passée par là, accompagnée de la hideuse famine, et Géraldine compte et recompte ses trois derniers deniers. Impossible de payer un âne avec si peu à la prochaine foire de Mireville. D'où problèmes économiques, d'où misère encore plus noire, d'où sclérose des circuits économiques.

Géraldine n'achète pas d'âne, donc son voisin agriculteur ne lui vendra pas de foin, donc le vétérinaire aura moins de travail, donc les clients seront moins nombreux à la Ferme aux Ânes, donc l'Etat récoltera moins de TVA, donc le déficit sera plus lourd dans le prochain Budget, donc nous allons peut-être louper les critères de convergence pour entrer dans l'Euro... Tout ça pour un âne...

Voilà donc la solution : on pourrait proposer aux Français d'acquérir des "parts défiscalisées d'ânes". Attention, c'est une image : vous ne devenez pas propriétaire d'un os en particulier ou d'un morceau de côtelette... Non, vous êtes "virtuellement" propriétaire d'un bout d'âne.

Vous apportez à Géraldine un billet de 100 francs. Avec 30 billets, vous voici 30 propriétaires d'un âne à 3.000 francs. Vous déduisez 100 francs de vos impôts. Pour vous, c'est donc une opération blanche.

Pour l'Etat, c'est plus complexe. Il est perdant à court terme, puisqu'il lui manque 30 fois 100 francs pour boucler son budget. Mais à long terme, c'est un gain formidable pour la société toute entière. Car il y a bien sûr des centaines d'ânes ainsi acquis dans la région.

En effet, cet âne, tout défiscalisé qu'il est, va bouffer du foin. Le cultivateur voisin, qui comptait liquider sa ferme, va la maintenir en activité et vendre ainsi sa récolte d'herbe, sur laquelle il versera 7% de TVA au percepteur le plus proche. Cette année, grâce à la gourmandise de notre Cadichon, il va donc pouvoir changer sa voiture, et refaire sa toiture. L'artisan-couvreur et le garagiste, tout heureux de cette commande, vont à leur tour acquérir des biens et des services, et faire tourner l'économie. Leurs enfants resteront au village, où l'école ne fermera pas. Peut-être même qu'ils embaucheront chacun un ouvrier supplémentaire.

N'oublions pas les maréchaux-ferrands, dont le marteau va de nouveau résonner à la porte des forges enfin réouvertes, qui vont faire faire fortune aux fabricants d'enclumes et de charbon de bois. Et les marchands de bâts, qui vont devoir augmenter les cadences sur les chaînes de production.

A l'école vétérinaire de la bourgade proche, il faudra former des centaines de vétérinaires pour soigner ces milliers de bourricots. Ces vétérinaires vont à leur tour acheter des médicaments, des stéthoscopes et des thermomètres à la ville proche, qui va s'enrichir et construire enfin le Palais des Congrès attendu depuis tant d'années, donnant ainsi du travail à des dizaines de compagnons.

Dans les villes enfin sorties de la déprime, les municipalités enthousiastes pourront ouvrir des pistes asinoclables. Moins de bruit, moins de pétarades, mais au contraire le doux clop-clop du moteur à crottin. Sans compter les parterres de nos cités, chaque jour plus beaux, plus fleuris, grâce aux boulettes généreusement déposées par nos gentils compagnons.

Peut-être même verra-t-on, à côté des Airbus et des TGV, la statistique des millions de tonnes de crottin exportées par la France afin de faire fleurir le désert, générant au passage de fructueux bénéfices. Matière première inépuisable et féconde...

Plus il y aura d'ânes ainsi défiscalisés, plus le moteur du commerce et de l'industrie va ronronner, produire des richesses, éliminant la pauvreté et la précarité.

Une étude, certes rapidement conclue, mais sérieusement menée, a évalué les conséquences sociales et économiques de la création de parts d'ânes défiscalisées. Le chiffre est tout simplement faramineux : Directement ou indirectement, chaque âne génère un emploi. Il suffit donc de faire naître dans notre pays 3 ou 4 millions de bourricots défiscalisés pour résoudre enfin le problème du chômage. Messieurs les étalons, à vos marques...

Enfin, ultime suggestion, pour faire honneur à nos amis les ânes, on pourrait appeler ces parts défiscalisées des "Quirânes".

Alors voilà, à vos plumes... Dupliquez cette missive, expédiez-la à vos députés, sénateurs et ministres (...). Nous savons maintenant la Vérité qui va sauver la France, mais il existe tant de gens qui ne l'imaginent même pas...

Ambroise de la Lune-Saint-Mercy

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