Question : Maître Jacques, on raconte des choses horribles sur ton âne Ferdinand, dis-nous la vérité ?

Professeur Asinus : Jacques, dis-nous la vérité, une horrible rumeur court le monde des âniers. Il paraît que Ferdinand n'est pas unique. En réalité, il y aurait un Ferdinand différent à chaque randonnée, et celui-ci subirait un sort cruel à chaque fois. Jacques, je le répète, il faut absolument que tu nous dises la vérité.

Maître Jacques : Ah quel aveu dramatique ! Je savais bien qu'un jour le scandale éclaterait. Mais la pression était devenue insoutenable, et il vaut mieux que toute la vérité soit dite. A l'issue de cette confession, ma conscience sera soulagée d'un poids terrible. Je serai le Virenque des ânes.

Professeur Asinus : Première question, Jacques : que fais-tu avec Ferdinand lorsque ton voyage est terminé ?

Maître Jacques : Hélas, je m'en sépare. La pauvre bête est totalement épuisée, et nul traitement ne saurait la remettre d'aplomb. Il faut dire que son bagage est très lourd, trop lourd, beaucoup trop lourd. Son dos est marqué par les coins du bât, et ses flancs lacérés par les courroies de cuir. Ses sabots ne font plus que quelques millimètres, et il marche sur ses moignons ensanglantés.

Professeur Asinus : Ainsi c'était donc vrai, ta cruauté éclate au grand jour !

Maître Jacques : Eh oui, et le repentir emplit mon coeur d'une langueur monotone. Lorsque j'arrive au terme d'un voyage, je me rapproche d'une usine de saucisson, et je négocie Ferdinand au prix de la viande. Cependant toujours, je le jure, je demande à ce qu'on m'expédie quelques pièces de saucisson. Ainsi, lorsque je mange un sandwich, durant les longs mois d'hiver, j'ai l'impression que mon Ferdinand n'est pas tout-à-fait mort.

Professeur Asinus : Et que fais-tu de l'argent, malheureux ?

Maître Jacques : C'est encore plus difficile à avouer, car on va m'accuser désormais de faire partie de la sphère politico-financière.

Professeur Asinus : Explique-toi, au nom du ciel !

Maître Jacques : Eh bien cet argent, je le place sur un compte en Suisse. Puis, par des intermédiaires pas très recommandables, j'achète des armes en Ukraine, que je revends ensuite.

Professeur Asinus : Et à qui vends-tu ces armes, trafiquant sans vergogne !

Maître Jacques : Dans un pays lointain, je crois qu'on l'appelle l'Angolâne. Les Angolânais, qui sont très pauvres, me payent avec des diamants.

Professeur Asinus : Et connais-tu au moins le nom de ton acheteur ? Tu sais que tu dois le marquer sur ta déclaration d'impôts.

Maître Jacques : Je ne suis pas très sûr, mais je pense qu'il s'agit de Laurent-désiré Kabilâne. Sitôt que j'ai touché les diamants, je les revends alors à la mafia albânaise, qui me paye en dollars. Avec ces dollars je cours les fêtes des ânes, afin de trouver un âne qui ressemble au Ferdinand précédent. Puis je pars pour un nouveau voyage.

Professeur Asinus : N'as-tu point honte, individu immoral et corrupteur ?

Maître Jacques : La vie est si dure pour les pauvres randonneurs à âne, si vous saviez... Snif...

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