Résumé...

Ce matin-là, sous l'orage, le 26 Avril 1993, Ferdinand, petit âne tout marron, chargé de bagages, et son maître Jacques, quittaient la basilique du Puy-en-Velay, au coeur de l'Auvergne.

C'était le début d'une fabuleuse aventure, qui allait les mener en 70 jours de marche jusqu'à Santiago de Compostela, à l'extrémité de la Galice.

1.700 kilomètres de pluie, de soleil, de poussière, de paysages merveilleux, de rencontres. Une expérience très belle et inoubliable, dans laquelle tous les aspects du pèlerinage de Compostelle se confondent : spirituel, religieux, culturel, sportif, ou plus simplement recherche de soi.

Partout où il passait, dans les villes, les fermes et les villages, Ferdinand attirait la sympathie et les caresses, ouvrait les coeurs, et déclenchait les sourires. Il ne s'est pas passé une journée sans qu'il n'invente une nouvelle pitrerie.

Ce livre est la rencontre du mystérieux Chemin de Saint Jacques et du monde moderne, du pas lent d'un petit âne et de la civilisation automobile...

Il est un hymne à la joie de vivre, un chant vers la nature, et certainement le livre le plus précis et le plus minutieux jamais écrit sur ce grand chemin d'éternité.

Tout marcheur vers Compostelle devrait l'avoir lu avant d'entreprendre sa pérégrination. Il offrira aux autres, les lecteurs qui n'ont pas la chance de pouvoir partir si longtemps loin du siècle, dix semaines de rêve et de bonheur.

Cette nouvelle édition 1998 contient tous les renseignements nécessaires à celui qui veut entreprendre ce long chemin, les adresses des associations jacquaires, ainsi que les différents ouvrages disponibles.


Lettre aux amis avant le départ...

A vous tous, amis proches et lointains, par le coeur ou la géographie...

Voici que le petit démon de la course aux bois, habilement camouflé en lutin-pèlerin, s'est emparé de mon esprit. Vingt années d'informatique ont définitivement détruit les neurones qui géraient ma stabilité. Et l'appel du voyage a fini par étouffer la routine du confort.

Je pars donc regarder la couleur du temps qui passe, sur un itinéraire onze fois séculaire, parcouru depuis l'an 813 par des millions de pèlerins, l'antique chemin qui part du Puy-en-Velay, au coeur de l'Auvergne, jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle, à l'extrémité de la Galice.

J'y vais à pied, accompagne de Ferdinand, mon sac à dos à quatre pattes, un sympathique bourricot dont le regard navré en dit long sur ce qu'il pense de la raison de son maître.

Le départ se situe vers le 25 avril et l'arrivée à Compostelle se fera début juillet. Vous trouverez ci-dessous une liste des villages que je traverserai à coup (presque) sûr. Si vous souhaitez, pris d'un élan de pitié et de sympathie, m'expédier une petite carte ou lettre d'encouragement, ou bien un colis de lainages ou de victuailles (merci d'éviter les fromages coulants et les poissons), vous pouvez l'expédier en "Poste restante" ou en "Lista de Correos" dans ces lieux.

I cause mieux anbrais que français, alors this is my story : Listen bonnes gens, the poor story of a poor lonesome donkey. Quelques semaines ago, I was brouting tranquilly in my pré, avec mes potes, quand suddenly un escogriffe s'est pointed, looked at me avec des yeux de fool, and I understood des trucs like Compostelle, pilgrinage, and so on. Comme I am not né from the last rain, I have tout de suite compris que my life peinarde was finie. I shall tell you more plus tard about my esclavage.

Ferdinand, Roi des Ânes et d'Aragon


Introduction...

Saint-Jacques-de-Compostelle...

Santiago de Compostela...

Le chemin du champ de l'étoile...

Voilà un lieu mythique, que bien peu de gens situent sur la carte d'Europe. Presque tout le brave monde en connaît le nom, et pourtant l'immense majorité du peuple d'occident se demande bien ce dont au sujet duquel ça a rapport à quoi...

On se souvient bien vaguement, dans la brume des réminiscences des connaissances scolaires, de coquilles saint-Jacques, que certains pèlerins portaient autour du cou, que l'on retrouve en chapelets sur les frontons de nombreuses églises et cathédrales, et même sur certaines stations-services d'une grande marque de carburants hollandais...

Mais la vie passe, avec son cortège de joies et de peines, l'école communale, les copains, les petites amies, les noces, les enfants qui grandissent, les anciens qui s'en vont, les traites du pavillon, les vacances à l'île de Ré.

Alors, dans cet océan d'événements qui submergent l'existence de vaguelettes heureuses ou malheureuses, Saint-Jacques-de-Compostelle, qu'est-ce que le pauvre monde en a bien à faire... Est-ce une station de sports d'hiver, la griffe d'un couturier, une brasserie à la mode, un groupe de rock californien ? On ne se pose même pas la question... A l'exception de quelques férus d'Histoire, tout le monde s'en fout...

Donc comment se fait-il que moi, humble mortel, citoyen de la douce France, vendéen de vieille souche, j'ai eu depuis toujours une secrète attirance pour ce vocable, avant même d'en connaître la signification et l'origine ? Pourquoi un matin, ai-je pris moi aussi, à la suite de millions d'autres, la route de Saint-Jacques-de-Compostelle ?

C'est là une fort longue histoire, que me voici heureux de vous conter, vous qui avez eu la gentillesse de poser vos yeux sur ce modeste ouvrage. D'abord, Jacques, c'est mon prénom. Le compagnon de Jésus, pêcheur du lac de Tibériade, qui m'a légué ce patronyme, ne peut donc qu'avoir ma sympathie spontanée. Et qu'il ait choisi le lieu-dit "Compostelle" pour y faire reposer ses ossements, doit prouver que cet endroit est digne d'intérêt.

etc...


La préparation du voyage... extraits...

Pourquoi diable vouloir partir à pied, ce qui est, chaque pantouflard vous le dira, une chose horrible et terriblement fatigante ? C'est là aussi une très longue histoire... Les randonneurs le savent tous sans pouvoir l'expliquer vraiment. Chacun a sa motivation personnelle à marcher, et y trouve son propre plaisir. On pourra expliquer en premier lieu, que les pieds et leurs poissons-pilotes, les chaussures, sont nés bien avant les pneus des automobiles, et qu'il y a bien une raison à tout ça.

Mais le monsieur qui ne comprend pas cette auto-flagellation faite d'ampoules et de courbatures avancera l'invention de la bicyclette, qui permet d'aller plus vite et de se fatiguer moins... Alors première interrogation : Se fatigue-t-on moins en vélo ? A voir la couronne de gouttes de sueur qui perlent aux front de nos braves vélocipédistes lorsqu'ils atteignent le sommet du col de l'Aubisque, permettez-moi d'en douter...

Ensuite deuxième interrogation : Pourquoi vouloir aller plus vite ? Est-on plus instruit que son voisin, lorsqu'on roule à 30 kilomètres à l'heure, alors que ledit voisin piétine à 5 kilomètres à l'heure ? A priori, la réponse est non. On s'instruit en regardant, et moins on va vite, plus on voit les choses en profondeur.

Outre ces arguments, j'avoue une vieille rancune contre la bicyclette, qui est un engin sournois et méchant, vu le nombre de fois où elle m'a projeté dans le fossé pendant mes jeunes années. Pour qu'une promenade en bicyclette se déroule bien, il faut, et ce sont des conditions sine qua non, que les deux roues aillent dans la même direction, et que la roue avant suive le ruban appelé "route", ledit ruban étant toujours tracé entre deux énormes trous appelés "fossés" ou "ravins". Et pour que la roue avant suive la bonne direction, il faut surveiller sans cesse la route en question, ce qui exclut de regarder tout ce qui est beau autour, le paysage, les gens, les maisons, les animaux...

Je suis de nature un individu complètement distrait, et il m'arrive assez souvent, à pied, de me casser la figure pour ne pas avoir fait attention au rocher qui barrait le chemin ou à la ronce qui tendait son piège. Alors le vélo, pour moi, c'est l'enfer absolu, écartelé que je suis entre le désir profond de ne pas m'écorcher les genoux sur le macadam, et les clins d'oeil inévitables aux clochers de nos villages. Ceci dit, j'éprouve une grande admiration pour mes frères cyclotouristes, qui se font des mal-aux-fesses pas possibles pour la plus grande gloire de la petite reine...

La marche à pied est le moyen de transport le plus naturel qui soit, qui nous permet d'avancer à la vitesse du paysage, à la vitesse des habitants. Jean-Jacques Rousseau l'a très joliment exprimé voici plus de deux siècles. Et tout marcheur vous l'affirmera : après quelques jours, le temps de remettre en l'état des muscles oubliés, on ne sent absolument plus la fatigue, et on avale ses trente kilomètres journaliers, ou ses huit heures de marche, comme si c'était une simple promenade digestive. Il est vrai qu'on peine un peu lorsque la pente est raide et le sentier glissant ou caillouteux, mais la fatigue qu'on éprouve est bien loin de l'épuisement. Je dirais même plus : on ressent, au plus profond de ses fibres, le sentiment d'avoir un corps et des muscles qui servent enfin à quelque chose.

etc...


La course à l'âne...

Après de nombreuses recherches, j'ai fait la connaissance de Jacky Davezé, qui possédait une asinerie à Villavard, près de Vendôme, et s'occupe depuis 1996 du parc "Le Fou de l'Âne", à Amboise. Il m'a accueilli deux jours dans son petit paradis tourangeau, et j'ai rencontré un âne qui semblait correspondre à ce que je recherchais. C'est une jolie petite bête, mâle castré de six ans, donc adulte, à la robe marron, trapu et très musclé. Sa hauteur au garrot est de 1,22 mètres. Son dos est très large, sans colonne vertébrale proéminente. Je l'ai baptisé "Ferdinand", du nom d'un célèbre roi d'Aragon.

Je dois avouer qu'au soir du premier jour, j'ai eu vraiment envie, mais alors très envie d'acheter une mobylette... Le premier essai de promenade a été fait avec un simple licol, sans mors. J'ai pu mener ma bourrique à peu près correctement pendant un kilomètre, en tenant très serré le cuir du licol, lui parlant doucement. L'âne marchait bien, aussi vite que moi, certaines fois même plus rapidement. Et puis, en un dixième de seconde, profitant sans doute d'un moment d'inattention de ma part au cours duquel j'avais un peu relâché la traction sur le licol, le bourricot est parti au grand galop sur le chemin. Il m'a été totalement impossible de le rattraper. L'animal, l'air innocent, broutait l'herbe du sentier, me laissait approcher à dix mètres, puis repartait un peu plus loin d'un trot léger. J'imaginais la scène au fond de l'Aubrac, le pèlerin tout seul, la bête avec le ravitaillement et la guitoune sur son dos, l'orage menaçant, et Monsieur mon âne refusant de se laisser approcher... Peu à peu, tout en broutant, la bourrique est revenue à l'écurie voir ses copains.

Le lendemain, nous avons équipé l'animal d'un mors, dans lequel passait la longe au sortir de l'anneau du licol, longe que je tenais très serrée, au ras du museau. A la moindre velléité de partir ou de faire demi-tour, je tirais sur la longe, et contrôlais ainsi la tête de l'animal. Quelques jurons bien sonnés dans les oreilles, un coup de baguette sur la croupe, ou une bonne tape sur le museau, et notre bourricot a fini par comprendre lequel des deux devait commander l'autre. Cette deuxième journée s'est donc nettement mieux passée que la première. Il me semble toutefois que l'âne n'est pas vraiment enthousiaste à l'idée de partir en pèlerinage à Compostelle et de quitter ses compagnons de prairie.

Cependant, il faut avouer que c'est une bête très douce, qui à aucun moment n'a cherché à botter des sabots ou à mordre. Elle est encore un peu craintive, car elle n'a jamais travaillé en portage ni en attelage, ni vraiment à l'extérieur d'une ferme, sur une route ou une place de village. Lorsqu'arrive par l'arrière une moto ou une voiture, on la sent anxieuse, et il faut lui parler doucement pour la rassurer, en lui tenant la tête fermement pour l'empêcher de s'échapper.

Ce n'est pas vraiment le coup de foudre entre nous, mais j'aime bien cette petite bête.

Dernières leçons, derniers déboires...

Peu avant le départ pour la grande aventure est revenu le vétérinaire pour le rappel des vaccins. Ferdinand a immédiatement reconnu le poignardeur qui l'avait piqué auparavant. Rien n'a pu le calmer. Ce n'est qu'acculé dans un coin du champ, coincé au bout de sa chaîne, qu'il a subi le supplice de la petite aiguille, pour repartir au triple galop dès la pointe enfoncée. Colérique et fâché, mais vacciné...

Fort de toutes ces expériences, je décrète que mon âne est bon pour le service, et le nomme âne-pèlerin de seconde classe, faisant fonction de porte-faix.

etc...


Premier jour...

Pluie, brouillard et tête de mule...

Par un beau jour d'avril 1993, le lundi 26 très exactement, me voici donc sur les hauteurs de la cuvette du Puy-en-Velay, en vue de la cathédrale. Il est aux environs de midi. Au menu, ce matin, pluie, parlons même ouvertement d'averses, et ciel gris. Et quand j'évoque le gris, c'est même du gris très foncé, tirant franchement sur le noir, là-bas, dans la vallée où dort la ville. Ce noir s'agite, se zèbre d'éclairs, et gronde profondément, comme pour me signifier que je dois quitter ce lieu au plus vite, et marcher vers l'ouest.

Mon état d'esprit est étrange. Depuis une semaine, je suis déjà parti dans ma tête. Tous les ultimes préparatifs ne sont que futilités. Il arrive un moment, dans la préparation d'un voyage, où il est temps de prendre la route. Une mise au point plus minutieuse ne sert à rien. Les derniers détails d'une expédition peuvent toujours être vus en route, notamment tout ce qui concerne les bagages. Alors, ce matin-là, sur cette colline d'Auvergne, alors que je suis déjà bien mouillé, près de mon petit compagnon à quatre pattes, je me sens bien.

J'ai mis les deux pieds dans le voyage, et je n'ai aucun désir de revenir en arrière. Les adieux avec la famille ont été brefs, car j'avais très envie d'être seul, et d'attaquer enfin cette longue marche dont je rêvais depuis si longtemps.

Hier au soir, une chambre d'hôtes nous a accueillis dans un petit village en amont du Puy, qui porte le nom de Bilhac. Ferdinand a fait le trajet de Vendée au Puy-en-Velay confortablement installé sur la paille d'un van. On ne peut pas dire que son enthousiasme fût immense à l'idée de grimper dans cette brouette à kilomètres, loin de son pré favori. Mais quelques longes bien tendues, et de vigoureuses poussées ont fini par le faire monter. Une botte de foin lui tiendra compagnie tout au long de la route. Quand Ferdinand croque et mâchouille, il est heureux. Après douze heures de route, il est sorti calmement du véhicule, et s'est laissé guider vers le pré qui lui était réservé, où il a immédiatement commencé à brouter la bonne herbe auvergnate.

Je viens de couvrir avec mon âne les cinq kilomètres qui séparent Bilhac de la cité du Puy, et j'ai très envie, déjà, de le transformer en rillettes. Ferdinand vient de me jouer un tour à sa façon, que je ne suis pas près d'oublier. L'arrivée dans la ville se fait en suivant le tracé du sentier de grande randonnée, par une ruelle très en pente. Tout en haut de cette rue se trouve une grille d'écoulement des eaux, qui occupe entièrement la largeur de la voie, et sous laquelle coule avec rapidité l'eau de ruissellement. Monsieur mon âne s'approche avec prudence de cette énorme chose noire et oblongue, renifle l'obstacle, et le passe en prenant grand soin de ne pas poser ses sabots sur l'acier. Et puis, sans doute effrayé par le bruit de l'eau courant sous la grille, il m'arrache la longe des mains et part au galop vers le bas de la rue. J'avais négligé de mettre le mors, pensant que ma bestiole était suffisamment civilisée...

Et voltigent les sacoches, le parapluie, les sacs, les poches, la tente... Mon équipement est éparpillé sur 200 mètres. J'ai très peur pour tout le contenant, et j'appelle désespérément ma bourrique pour qu'elle cesse sa course folle. Heureusement, par chance, la même grille d'écoulement barre le bas de la rue, et un camion de livraison s'avance, tous phares allumés, bloquant le passage. Mon Ferdinand s'arrête, tout penaud, avec ce qui lui reste du chargement dans un désordre indescriptible... Oserais-je rappeler que cette scène du plus grand comique se passe sous des cordes de pluie, ce qui la rend beaucoup plus drôle, surtout pour ceux qui sont à l'abri.

J'attache ma bête à un portail, et entreprends de tout remettre en place, en faisant à chaque paquet l'inventaire des dégâts. Une demi-heure de travail. Bilan : deux trous en bas des sacoches, dus au frottement sur l'asphalte, un passant de sacoche arraché, un autre mal en point, la poche d'avoine à moitié éventrée, et de l'eau partout. Cette fois, je mets le mors à mon fauve, et reprends la route en le tenant fermement très court. A la première velléité de galopade, c'est décidé, je l'étrangle.

.../...

Alors que la nuit enveloppe les montagnes, surgit enfin le village de Montbonnet. Le gîte est là, devant lequel s'étend une petite pâture où ma bourrique va pouvoir brouter tout son saoul. Madame Dumas, prévenue par téléphone ce matin, commençait à s'inquiéter, et pensait que je n'arriverais jamais ce soir jusqu'au hameau. Elle me fait gentiment cadeau de deux oeufs, et les agriculteurs voisins d'un litre de lait.

Le gîte est propre et accueillant, j'y suis seul. On me demande 40 francs pour la nuitée et l'emplacement de l'âne. Après les épreuves de la journée, la douche chaude me réconcilie avec l'humanité marécageuse. A l'intérieur, un gros tas de bois est prêt à brûler pour faire sécher mes hardes. En quelques minutes, la salle s'emplit d'une montagne de choses mouillées, et la flambée crépite. Pris d'une fièvre ménagère, je remets de l'ordre dans le chargement, enveloppe de plastique tout ce qui ne l'était pas, et passe une bonne heure à recoudre les dégâts de la matinée.

Pour la première fois, je prépare la pâtée de mon compagnon : un bol d'avoine, noyée dans un peu d'eau, que je laisse reposer avant de lui offrir. Il prendra vite l'habitude de me voir arriver, le soir, portant à la main cette bassine blanche emplie de grain qui croque si bon sous la dent. Pour l'instant, il n'est que surpris, mais peu à peu, il saluera mon apparition par une chanson de son cru.

Ensuite je dévore mon premier repas de pèlerin-célibataire : saucisson, soupe aux poireaux et aux pommes de terre, yaourt, le tout arrosé d'un demi-litre de lait, et clôturé d'une tisane de tilleul bien brûlante. Je découvre à cette occasion une astuce qui va me servir tout au long du voyage : les soupes en sachet qui sont vendues dans le commerce sont prévues pour deux, trois ou quatre personnes. Il suffit donc de mettre moitié moins d'eau que ce qui est prescrit sur le sachet pour que la soupe, qui était supposée devenir liquide, se transforme en un sympathique brouet consistant et pâteux.

Avant d'aller dormir et de reposer ma carcasse au fond du duvet, je réfléchis à cette première journée de route. L'Auvergne, aujourd'hui, était un immense marécage humide, gluant et froid, et tous les chemins transformés en ruisseaux. S'il existe un paradis pour les ânes, Ferdinand aura sa place là-haut, à la droite du boeuf. Il a été courageux, il a surmonté tous les obstacles mis sur sa route, même s'il a fallu le forcer un peu et lui chatouiller quelquefois vigoureusement les fesses. J'espère toutefois que les autres journées seront moins fatigantes, car j'ai mal au dos à force de tirer et pousser la bête.

Mais je m'endors heureux et béat. Après tant de mois d'attente, je suis enfin sur le chemin de Compostelle, et j'ai bien l'intention de le parcourir jusqu'au bout.

Nulle tempête ne saura me démoraliser. Me ralentir, certainement, mais m'arrêter, jamais !

Bonne nuit, mon Ferdinand.

Alors voilà, comme on me donne enfin la parole, je vais vous dire ce que j'en pense, moi, de son pèlerinage. J'étais tranquillement en train de brouter, comme tout âne chrétien normalement constitué, lorsqu'il est venu dans mon pré m'arracher à mes touffes d'herbe favorites. Il m'a collé sur le dos un échafaudage plein de sangles et de courroies, un truc qui me serre et m'empêche de respirer. Il m'a chargé comme un bourricot d'avant les camionnettes avec tout un tas de choses dont on n'a pas vraiment besoin pour vivre. Puis il m'a fourgué dans une remorque, et m'a secoué douze heures de suite.

Tout ça pour débarquer dans un pays même pas plat. Et il m'a lancé le seul mot qui aie de l'importance pour lui : "Aïe". En langage des hommes, ça veut dire "Avance". C'est la seule chose qui l'intéresse, cet olibrius, d'avancer. Partout autour de moi se languissent de jolis prés remplis de pissenlits, bordés de saules aux bourgeons si tendres. Mais non, il faut toujours avancer, avancer...

Et tenez-vous bien, vous qui aimez les ânes, dites-le autour de vous par où il m'a fait passer. Il est de jolies petites routes confortables qui mènent d'un pré à l'autre. Eh bien non, ça ne l'intéresse pas, Monsieur mon maître ne fait que marcher par des chemins que c'en est pitié de ne pas goudronner tout ça. Des chemins si mal faits que l'eau, cette matière répugnante, y coule comme si elle était chez elle. Moi, âne de bonne famille, il a fallu, pour lui faire plaisir, que je trempe mes beaux sabots dans cette fange.

En plus, il est méchant, ce pèlerin. A chaque fois que j'ai voulu brouter, il m'a foutu des coups de longe sur la fesse. La liberté de brouter est pourtant la première des libertés à défendre. Et me voilà maintenant bien misérable, dans ce désert glacé. Il y pleut tout le temps, et j'y ai vu peu d'ânes, preuve que ce pays est invivable.

Je sens que j'en ai pour des semaines à le supporter, Monsieur mon maître, avec ses "Aïe" et son sale caractère. Enfin, il est gentil un peu quand même... Quelquefois, il me donne des sucres... Si je me débrouille bien, j'arriverai peut-être à en faire un bon ânier avant la fin du voyage...


L'éblouissement de Conques...

Le clocher voisin m'a signifié sans appel qu'il était 7 heures. J'ai fait semblant de ne pas écouter, je n'ai compté que la moitié des battements, mais il me l'a dit une nouvelle fois, sept coups bien clairs :

- Debout, pèlerin, il est temps. Le soleil devrait te surprendre en route, et non pas au lit....

Facile à dire, mes amis. Ce conseil était valable au temps où les voyageurs dormaient dans l'humidité au creux des fossés, et attendaient avec impatience le premier rayon pour sortir du trou. Mais de nos jours, blotti dans un duvet bien tiède, mon Dieu qu'il est difficile d'extraire sa carcasse. Cependant, ce matin, la fenêtre est illuminée d'une lueur que j'avais oubliée... Le soleil brille, et le ciel est bleu. Dans ces conditions, rester couché serait un péché.

Aujourd'hui sera une étape historique, car je pars vers un des plus beaux villages de France, un des haut lieux spirituels du pèlerinage : Conques et son abbaye. Y arriver sous le soleil sera une récompense après toutes les pénitences humides que je viens de subir la semaine passée.

Hélas, dès la sortie d'Espeyrac se présente le premier obstacle de la journée : une passerelle bétonnée large d'un mètre et longue de huit, bordée de rambardes métalliques, qui franchit une modeste rivière. Il y a bien le gué à côté, mais je ne veux pas céder... Une demi-heure d'efforts, de coups de baguette de noisetier sur la croupe, de flatteries, d'engueulades..., rien à faire, mon bourricot est toujours planté de l'autre côté de la rivière, les quatre pattes arrimées au sol. Ce pont lui fait une peur incroyable. Et pourtant, ce n'est pas le premier qu'il franchit. Oui, mais voilà, celui-ci est très étroit, et il possède ces deux rambardes. Si je le force trop, Ferdinand tire au renard sur sa longe, et j'ai le sentiment qu'il va s'arracher les deux oreilles et déchirer le licol.

Je suis en sueur, et j'ai très envie de fabriquer du saucisson d'âne. Les neuf coups de 9 heures sonnent au clocher d'Espeyrac. Et je cède... Je ne vais pas passer ma journée à contempler un âne qui a décidé de passer le reste de sa vie de l'autre côté du pont. Brillante moyenne : j'ai fait 300 mètres en 30 minutes. Je me déchausse donc, et m'engage dans l'eau, où Ferdinand me suit, l'air de rien, comme s'il voulait dire :

- Tu vois bien, il est si facile de prendre le chemin normal, alors pourquoi veux-tu te compliquer la vie à escalader ces plates-formes si peu stables. Et puis, franchement, quel bonheur de se tremper les sabots dans l'eau fraîche....

Sur l'autre rive du cours d'eau, pendant que Monsieur s'ébroue, je remets en place mes godasses, pestant et fulminant.

.../...

Le chemin qui redescend du hameau de Saint-Martin sur le village de Conques est extraordinaire. Comme dans la descente de l'Aubrac, une chance a voulu que ce vieux sentier, trop encaissé, trop raide, ne corresponde pas aux nouvelles normes de construction lorsque fut tracée la route. C'est donc une merveille que je bénis à chaque pas. Le chemin est encaissé à deux mètres plus bas que le niveau des terrains environnants, et la voie est recouverte d'une voûte de branchages.

A l'extérieur règne la chaleur, ici, dans ce tunnel de verdure, souffle la fraîcheur. Au dernier moment, lorsque s'efface derrière un buisson ce vieux chemin venu d'outre-temps, se dévoile enfin la cité médiévale de Conques. On y entre par une ruelle pavée, qui se glisse entre les maisons plusieurs fois centenaires.
La rue touristique, celle par où se pressent les visiteurs venus en autobus, est à l'autre extrémité de la cité. Cette rue-ci est réservée aux pèlerins, ceux qui débouchent du chemin creux pour pénétrer dans la cité sainte. En bas, beaucoup plus bas, se dresse la basilique romane. Eglise démesurée par rapport à la taille du village, mais c'est oublier les centaines de marcheurs qui se présentaient ici chaque jour aux temps héroïques du pèlerinage. Après de nombreux virages, et un dénivelé impressionnant, le chemin parvient enfin au portail de la basilique.

.../...

Quelques minutes plus tard, Frère Jean-Daniel, un des quatre moines prémontrés qui ont la garde de l'abbaye, me montre la cellule qui m'est réservée, et m'offre un repas chaud. J'ai à peine eu le temps de dire que peut-être, éventuellement, enfin..., je n'étais pas vraiment certain de rester là ce soir... Peine perdue... On me fait comprendre, avec le sourire, qu'on ne passe pas à Conques, mais qu'on s'y arrête, et que c'est comme ça depuis dix siècles...

A quoi bon discuter... Il fait un temps magnifique, et j'ai vraiment envie de visiter la cité. Et puis, ce n'est pas tous les jours qu'on peut dormir au sein d'une des plus vieilles abbayes de la Chrétienté. Me voici donc, bon gré mal gré, Conquais pour le reste de l'après-midi, Ferdinand broutant, quant à lui, l'herbe sanctifiée des jardins du monastère.

etc...

Ça y est, me voici un âne-moine. Monsieur mon maître m'a enfermé dans un monastère. Il va visiter le village, et moi j'ai tout juste droit à un morceau de champ, plein de mouches. Et quand je parle de champ, écoutez-moi, braves gens et amis des bêtes. Il y a si tant beaucoup de pente, que je tiens à peine debout, et pourtant je possède quatre pattes. Essayez donc de brouter, je vous le jure, quand vous avez de la peine à ne pas glisser. Je sens que je vais terminer ce voyage avec un ulcère à l'estomac, à manger dans des conditions pareilles.

Enfin, tout n'est pas noir quand même. L'étape a été courte, et le raidillon qui nous a emmené ici couvert de pousses de ronces jeunes, fraîches et bien tendres, dont je me suis fait une énorme goulée.

Ah ! j'allais oublier de vous dire... Savez-vous bien où il a essayé de me faire monter ce matin ? Eh bien je vais vous le braire, moi : sur un pont tout petit, si fragile qu'il aurait pu s'écrouler sous moi. Parce que sans être gros, je suis quand même un peu enveloppé... Jamais, vous entendez bien, jamais je ne poserai mes augustes sabots sur des échafaudages pareils. Je préfère mille fois me mouiller les pieds dans les rivières que jouer les équilibristes et risquer de me rompre tous mes os à moi qui me sont chers et uniques...


Arrivée aux Pyrénées...

Nous arrivons à Saint-Jean-Pied-de-Port vers 18 heures, devant la porte Saint-Jacques, comme les pèlerins de jadis. Puis nous descendons vers le centre de la cité en foulant les pavés de la vieille rue médiévale, bordée de maisons antiques dont les frontons indiquent l'âge : 1510, 1607, etc... Je n'oublierai jamais cette entrée. Il fait grand soleil et l'étape se termine en beauté. Comment décrire le sentiment qui me gonfle le coeur ? Cinq semaines sont passées, Ferdinand et moi avons vaincu la moitié du parcours. Nous sommes au pied des Pyrénées. Je navigue dans un océan de bonheur, je chante, je câline mon petit âne...

Je fais halte quelques instants à l'ombre protectrice de l'église Notre-Dame-du-Bout-du-Pont, non pas pour me recueillir, mais simplement pour dire "merci" d'être parvenu en pleine santé et sans accident à la moitié du trajet. Ferdinand est photographié mille fois par la meute des touristes. Puis viennent les amateurs d'exotisme. Monsieur se charge de la boite à images, et Madame vient se coller près de la tête du bourricot, non sans avoir demandé auparavant s'il mordait. Ensuite Madame va faire le déclic pendant que Monsieur vient à son tour sourire béatement en tenant un morceau de la longe, tel le farouche cow-boy ayant réussi à dompter le sauvage étalon.

Ferdinand supporte avec résignation ces multiples effluves de parfum et de sueur mêlées qui viennent lui chatouiller les narines. D'habitude, cette manie qu'ils ont tous, de vouloir être photographiés au ras des oreilles de Ferdinand, m'escagasse un peu, mais aujourd'hui est un jour différent, et j'accepte de grand coeur, avec un immense sourire commercial, de poser auprès de ces dames en chaussures de ville et robe à fleurs. Ce beau jour est ainsi colorié pour l'éternité.

Rapidement, trop rapidement, il me faut quitter cette jolie ville pour attaquer la montée vers Roncevaux. Je dois me farcir entre une heure trente et deux heures de grimpette avant de parvenir à la ferme Ithurburia. Il est superflu de dire que le chemin est un chemin basque et qu'il monte très dur. Histoire d'accentuer la pente, nous marchons sur les pierres d'une voie romaine. Or les Romains, la chose est bien connue, ne possédaient que des cordeaux droits, et ne faisaient faire un virage à leurs voies qu'en cas d'absolue nécessité...

Mais je sais que le havre est proche, et, tout en chantant des cantiques, et autres chansons moins catholiques, à pleins poumons, j'avale le dénivelé sans grande fatigue. Diable, après plus de 800 kilomètres, ce ne sont pas six petits kilomètres basques qui vont effrayer le pèlerin et son bourricot. Et puis, tous les pas que je monte sont autant de moins pour l'étape suivante, dans quatre jours. Pour fêter dignement la moitié de ma route, j'arrive à la ferme en sonnant de la veuze et tirant mon âne, sous le regard ébahi d'une troupe de motocyclistes, qui doivent encore penser que mon cerveau était très atteint par l'altitude. Vingt minutes avant de parvenir à la ferme, les échos de la cornemuse de Vendée s'élèvent au-dessus des forêts basques, avertissant les miens que le pèlerin avait toujours bon souffle et bon moral.

etc...


Quelque part en Castille...

En me levant, je passe à côté des tentes où dorment encore les autres pèlerins, et ce matin doit être un jour de flemme générale, car j'entends les braiments, les hennissements des dormeurs, surtout lorsqu'ils sont plusieurs sous la même toile, chacun souhaitant fortement que les autres ne se lèvent pas...

Soyons précis : il existe plus exactement deux cris consécutifs que pousse le marcheur. Le premier, c'est son cri d'amour pour le sac de couchage, qu'il ne veut pas abandonner. Puis vient plus tard le second cri, beaucoup plus rauque celui-là, c'est le cri de haine envers ses godasses, dans lesquelles il doit absolument faire entrer ses pieds, lesquels n'ont nulle envie d'y pénétrer, sachant pertinemment quel supplice vont encore leur infliger ces carcans de cuir et de colle.

Il est 10 heures honteuses quand l'expédition prend la route. Le ciel est bleu à l'infini, la brise légère, la température douce, ce qui signifie qu'elle sera brûlante avant qu'il ne soit longtemps. La plaine, très plate, qui s'étend au-delà de Carrión est une zone nourrie par l'irrigation, verdoyante, transpercée de canaux, et rayée de rideaux d'arbres, un petit morceau de Hollande posé au coeur de la Castille. Après une courte pénitence sur le goudron, nous entrons à nouveau dans les terres arides par une piste herbeuse. Cette piste, immense, longue, rectiligne, nous porte sur douze kilomètres. Nous avançons comme des automates, vers l'ouest, sans autre but que de faire de la route. Certains diront que nous marchons comme des toasts, puisqu'au matin le soleil nous brûle le dos, et au soir le ventre...

.../...

Le camino bute soudainement sur un rio, large de cinq mètres, charriant l'eau des derniers orages. Il existe un gué pour les troupeaux, et un pont pour les véhicules. Première épreuve pour Ferdinand en liberté. Je m'engage sur le pont, sans m'occuper de lui, et regarde discrètement ce qu'il va faire. Il s'arrête, évalue les deux possibilités pour franchir l'obstacle, choisit finalement le gué, renifle l'eau, et traverse sans hésiter... Nous nous retrouvons de l'autre côté. Je suis fier de mon petit âne, et il a droit à un double sucre.

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Le sentier longe quelques "palomars", les colombiers espagnols, circulaires, où nichent encore des oiseaux dont les propriétaires dégustent de temps en temps les pigeonneaux. Mais la plupart ont perdu leur toit, et sont en ruines. La dépopulation semble être terrible, dans ces campagnes perdues, et la majorité des agriculteurs âgés, ce qui explique l'état d'abandon de bien des constructions. Pourquoi entretenir des maisons, des granges, des colombiers, alors que les enfants sont partis au loin, à la grande ville, et ne remettront plus jamais les pieds au village ?

Ferdinand aime la poussière, je le sais, mais je pensais qu'il réservait ses roulades pour la fin de l'étape. Comme il marche seul désormais, je ne me suis pas méfié de ces ornières emplies d'une épaisse couche de sable fin. J'ai bien entendu ce cri rauque lorsqu'il avançait, le nez labourant le chemin, soufflant comme une locomotive, mais sans y prêter plus attention. Toutefois, saisi d'un pressentiment, je me retourne et aperçois mon âne, vingt mètres en arrière, assis sur le chemin, et qui essaye de se rouler sur le dos, en oubliant qu'il a tout le chargement entre le sol et lui. Le ciel se souvient encore du cri que j'ai poussé, et du sprint qui aurait impressionné le professeur de gymnastique de mes années d'école. Ferdinand se relève tout penaud... Je devrai désormais être prudent lorsque le sentier offrira des nids de poussière aussi tentateurs.

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A la sortie du village, une voiture stoppe en avant de notre équipage. J'ai vu tant de touristes s'arrêter ainsi, et quitter le véhicule appareil de photographie ou caméscope en main, que je n'en fais plus de cas, et m'apprête à subir une nouvelle fois avec sérénité et abnégation les assauts du raseur. La plupart du temps, la voiture stationne deux ou trois cent mètres après nous avoir dépassés. L'air de rien, le conducteur descend, s'étire, sifflote un air à la mode, fait un petit pipi, contemple avec amour son pot d'échappement, tapote la croupe de ses pneus, caresse avec tendresse ses phares, filme les environs d'un lent panoramique, et, par hasard, totalement par hasard, découvre dans son objectif un pèlerin à âne, quelle coïncidence, le scoop de ses vacances, que ça va en épater bien des amis à la maison... Puis l'individu me sourit gauchement, balbutie quelques phonèmes étranges, et reprend la route vers le prochain motel. Rares sont ceux qui demandent l'autorisation avant de prendre un cliché. Mais ceux-là ont droit à la pose la plus avantageuse.

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Le campement indiqué est à quelques mètres. Le ruisseau, appelé "arroyo de los Templarios", enroule une boucle presque complète autour d'une prairie, sur laquelle poussent une centaine de peupliers. Le cours de ce modeste ru est encombré d'une épaisse roselière, et l'eau en est presque stagnante. Aussi, pour nous laver, il faudra d'abord écarter les roseaux, jusqu'à trouver l'équivalent d'une cuvette. Naturellement, pendant le nettoyage du bonhomme, la faune indigène continue sa vie. Sensation bizarre que de se doucher au milieu des grenouilles qui sautent...

Mon maître est vraiment sans coeur. Savez-vous que les chemins de ce pays sont merveilleux, et qu'on y trouve des zones de grattage extraordinaires. Je n'ai même pas besoin de dégager l'herbe, on trouve de la poussière directement dans les ornières.

Quel bonheur... je peux avancer avec les deux naseaux dans la terre, c'est chaud, c'est sale, c'est délicieux. Mais l'autre, le fou de marche, le mercenaire, il se met à m'engueuler parce que j'ai envie de me gratter. Allez donc porter un chargement pareil toute la journée, avec la chaleur qu'il fait. Il y a forcément un moment où ça démange.

C'est pourtant écrit, dans la Déclaration des droits de l'Âne et du citoyen, que tout animal est libre de se gratter en n'importe quelle circonstance. Et qu'il a le droit de s'insurger si on le lui dénie. Ça va se terminer par une bonne révolution, tout ça, c'est moi qui vous le dis...


Ultreia... Santiago...

Nous entrons dans le cur de la cité par la Puerta del Camino, salués par un calvaire vieux de sept siècles. C'est à cet endroit que certains pèlerins, pour mieux assurer leur salut, retiraient leurs chaussures, ou ce qu'il en restait, pour terminer pieds nus. Lentement, presque religieusement, nous avançons à l'ombre des antiques façades. Nous marchons en silence, conscients de vivre un moment exceptionnel de notre vie.

Soudain, dans un éclair de lumière, voici la praza da Inmaculada, la place de l'Immaculée, au flanc de la cathédrale. Nous sommes arrivés. Au loin résonnent les gaïtas, les cornemuses galiciennes. Nous sortons dans le grand soleil. Il est 16 heures, ce samedi 3 juillet de l'année sainte 1993.

.../...

J'ouvre les yeux, pour apercevoir une impressionnante volée de marches. Ferdinand n'a pas peur des escaliers, mais jamais encore il n'en a descendu un comme celui-ci, aussi long, à demi dans l'ombre... Il s'est arrêté, il hésite, il recule. La foule, tout autour s'est figée, et nous regarde...

Je ne brusque rien, m'approche du bourricot, lui caresse doucement le museau, lui parle, lui explique en son langage que si on ne descend pas tout de suite, on va tous les deux passer pour des cons... Puis je tire délicatement la longe, et m'engage dans les marches. Bravement, Ferdinand me suit, avance une patte, puis deux, et voilà mon sauvage, devant la foule ébahie, descendant courageusement le grand escalier, la tête haute, les oreilles en bataille...

Alors se produit l'événement qui me fait encore chaud au coeur lorsque j'écris ces lignes. Une personne commence à battre des mains, puis deux, puis dix, puis une centaine... Ferdinand est applaudi comme un prince, et je suis certain qu'il le ressent. J'ai envie de lui faire tous les câlins du monde. Jusqu'au bout, mon petit âne aura été merveilleux.

J'attache Ferdinand à la grille, au pied du portail de la basilique. Clarisse s'est discrètement retirée dans un coin de la place. Je vais la retrouver. Elle aussi est très émue. Partie sur le Chemin faire une enquête sociologique, la voici aujourd'hui au bord des larmes... J'essaie de lui dire ma joie de partager avec elle ce grand moment de notre vie, qui clôture ce petit bout du chemin que nous venons de marcher ensemble.

.../...

Au moment précis où nous entrons à l'ombre de la nef, commence une cérémonie. Celle-ci débute avec la traditionnelle offrande des présents à saint Jacques, faite par une troupe folklorique galicienne en costume, jouant fifres et tambourins, et chantant un hymne très beau. Ils s'avancent deux par deux vers l'autel, au rythme de leur chant, remettant aux prêtres des fleurs, du vin, des victuailles. La lente mélopée qui résonne sous les voûtes, les pleurs des flûtes, l'émotion qui nous étreint. Plus d'un pèlerin, qu'il soit venu ici pour des raisons religieuses, spirituelles, culturelles ou sportives, y va de sa larme à l'oeil.

Je parcours lentement les allées, souhaitant donner à ce moment la plus grande durée possible. Enfin je me décide, et m'enfonce dans la pénombre de la crypte où repose le corps de saint Jacques depuis 19 siècles. Je m'agenouille au pied du sarcophage d'argent, ferme les yeux. Les mots viennent d'eux-mêmes, et monte vers le ciel cette prière toute simple :

- Merci saint Jacques, pour ce beau et long voyage,

- Merci pour le soleil, merci pour la pluie,

- Merci pour cette merveilleuse cathédrale,

- Merci d'avoir gardé mon petit âne en bonne santé,

- Merci pour la poussière du sentier,

- Merci pour les ornières et les épines,

- Merci, saint Jacques, pour ce beau chemin d'étoiles.

.../...

Après deux jours au fond d'un van, Ferdinand va retrouver son pré. Il racontera, au petit rouge-gorge qui passe l'hiver au pays, la bruyère d'Auvergne, le frêne d'Aubrac, le trèfle du Béarn, le hêtre de Navarre, le blé de Castille, la vigne de Galice... Pensif, perdu dans son rêve, il regardera l'horizon de ses gros yeux, et dira :

- Moi, Ferdinand, roi des Ânes et d'Aragon, j'ai traîné un fêlé 1.700 kilomètres sur le chemin de Compostelle, et c'était bien....

...Ici s'arrête mon journal de bord, et là commence le temps des souvenirs...


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