Extraits du livre "Ferdinand en Lusitanie"


Résumé du voyage...

"A l'aube, nous avons marché le long du rio Guadiana, les lauriers-roses caressaient le vieux moulin de pierre, et 10.000 oiseaux chantaient le premier matin du monde..."

7 Juin 2000, Fazendinha, tout au sud du Portugal : Ferdinand, le petit âne voyageur et courageux, s'apprête à entreprendre son grand voyage annuel vers le bonheur.

Pendant presque six semaines, il marche plein nord, traversant toutes les provinces du pays : Algarve, Alentejo, Beira Baixa, Beira Alta, Trás-os-Montes. A la mi-juillet, après avoir avalé la poussière de 700 kilomètres, il parvient à la frontière de Galice, près de Bragança.

Un soleil immense illuminant des paysages somptueux, draperies ocrées semées d'oliviers et de chênes-lièges.

Des petits chemins de terre qui s'enroulent autour des collines. Quelquefois cachés sous les murets de pierre, ou bien bordés par la lande infinie.

Des rivières aux eaux claires, des milliers de petits ânes.

Des villages hors du temps, aux jolies maisons blanches ourlées de jaune et de bleu.

Des villages-forteresses taillés dans le granit, montant la garde au-dessus de gorges profondes.

Et de vieux bergers souriants à la croisée des pistes...


L'idée du voyage...

Alors que l'hiver semait ses dernières nappes de brume sur la vallée du Lot, je me suis appliqué à préparer le matériel de randonnée. A grande eau, j'ai frotté, savonné, briqué les sacoches. J'ai décrassé et huilé les pièces de cuir du harnachement. Ferdinand se tenait là, à deux pas, derrière la barrière de son pré. Il voyait passer devant ses gros yeux les objets qui symbolisent pour lui les vacances et la liberté. Tout fou, il allait et venait au trot le long de la clôture électrifiée, puis s'arrêtait brusquement, et me regardait fixement comme pour signifier : "Alors, on y va ? "

Devant une telle prière, il a bien fallu prendre une décision. Un soir, j'ai déplié la carte d'Europe sur la table, et contemplé sa trentaine de pays aux couleurs du rêve... Quelle que soit la destination, le voyage serait forcément un grand moment de bonheur.

Mais il était un petit pays, tout-à-fait à gauche et en bas, où j'avais déjà traîné mes guêtres en tant que touriste "normal". Le Portugal m'avait laissé un excellent souvenir. Je me rappelais le soleil, le sourire et la gentillesse de ses habitants, la couleur de ses maisons et la sauvagerie de certains paysages. Voilà qui ferait certainement un excellent terrain de randonnée.

Seul bémol : j'avais passé dans ce pays deux semaines de travail au cours de mon activité professionnelle, et je me souviens avec effarement de cette évidence : après quinze jours, j'étais absolument incapable de comprendre un traître mot de la langue portugaise. Même pour le prix d'un café, il me fallait regarder l'écran de la caisse enregistreuse... Comment allais-je pouvoir me débrouiller en pleine campagne, échanger, demander mon chemin, si je ne parvenais pas à articuler au moins quelques phonèmes ?

Alors, Portugal ou pas Portugal ?

Bah, et puis à la grâce de Dieu... Les problèmes étant faits pour être résolus quand ils se présentent, il est donc totalement inutile de s'encombrer la tête aujourd'hui de soucis qui viendront en temps et en heure, ou qui ne viendront pas...

La décision est finalement prise, la carte est repliée : ce sera le Portugal.

Et c'est ainsi qu'un matin du mois de juin, Ferdinand est monté dans sa bétaillère pour un double millier de kilomètres sur deux jours et demi. Un petit détour par Lisbonne, pour y acquérir les cartes nécessaires au voyage, et notre bourricot saute enfin dans l'herbe, les pattes flageolantes.

L'aventure peut alors commencer...

etc...


Les premiers bivouacs

Alors qu'il commence à faire sombre, nous repérons un petit hortillonnage coincé dans le fond d'un ravin. Quelques mètres en largeur gagnés sur la colline, de solides murets pour retenir la terre, et le ruisseau, désormais à sec, canalisé par deux levées de pierres pour enrayer l'érosion des crues orageuses. Qui dit cultures maraîchères dit obligatoirement présence de l'eau. C'est d'ailleurs ce que la carte, dans sa bonté, nous signale par une ligne de points bleus, des "poços", des puits... La carte avait raison : effectivement, voici une margelle au bout du jardin. De ce côté-ci du muret, une minuscule prairie abandonnée, à demi envahie par les cistes, mais offrant de l'herbe en abondance. De l'autre, un potager bien tenu et quelques arbres fruitiers. Le paradis...

En quelques minutes, Ferdinand est libéré de sa charge, la tente montée, le couchage installé. J'utilise la longe du bourricot pour remonter l'eau du puits, en accrochant le mousqueton sur l'anse du seau. Les gestes du bivouac reviennent très vite : lavage du linge, puis douche fraîche et délicieuse, les pieds dans l'herbe. La douceur de l'air nous engourdit, le silence est absolu. Seule la lune, désormais blottie dans la voûte céleste, sait que deux Français et leur âne sont installés dans cette combe secrète. Ce premier campement est une gourmandise à savourer lentement.

Ferdinand est à la fête : l'herbe est si haute qu'il n'a pas même pas besoin de se baisser pour brouter... Foin à tous les étages...

Pour nous, toujours dépendants du pays pour manger, ce sera une boîte de cassoulet espagnol. Délicieux et bourratif à souhait.

Un dernier regard vers les étoiles, puis plongeon dans le sac de couchage.

Ça y est, Ferdinand, nous voici en vacances...

Le mot de l'âne : mon bwana aurait-il par hasard recouvré un semblant de raison ? Pendant cet hiver, en voyant les brumes s'élever des gobelets de vin de Cahors, j'avais presque perdu l'espoir. Mais voici qu'il m'a emmené en une contrée lointaine à l'appellation magique, dont je suis certain qu'elle est faite pour moi, car elle porte en son nom toute la beauté de ma race : la Lusitânie. On y trouverait, paraît-il, des milliers de bourris...


La randonnée libre

Bientôt la piste se perd totalement sur la croupe d'une colline rebondie. Reste une sente minuscule qui descend plein nord, vers la ribeira da Foupana. Voilà bien longtemps qu'un être humain n'a pas posé le pied sur ce très ancien sentier, encore bordé de murets de soutènement pour le protéger de l'érosion du barranco voisin. La végétation en a profité pour prospérer sans vergogne. C'est alors que Ferdinand nous montre son talent de bulldozer. Il bouscule et piétine ronces, ajoncs et cistes dans un élan irrésistible. Nous n'avons plus qu'à suivre le passage défriché. Hélas les sacoches, bien nettoyées au départ de la randonnée, deviennent vite d'immondes poches lacérées, griffées, brûlées, grisâtres et encombrées de piquants de toutes espèces. C'est en de tels endroits qu'on comprend la nécessité d'un bagage dont la résistance soit à toute épreuve.

Le lit de la rivière, peu profond, est franchi en quelques enjambées. Sentiment de solitude absolue, nature vierge, limpidité de l'eau, pureté du firmament. Décidément, ce pays est un sourire à la surface de la Terre !

Santa Justa nous attend au-delà de l'autre rive, bourgade d'une centaine de maisons, donc susceptible de receler la présence d'un commerce. Un âne s'avance à l'entrée du village, lourdement chargé de gerbes. Son maître marche à quelques pas, la fourche sur l'épaule, tout en chantant un vigoureux "Tantum ergo"... Pieuse élévation vers le Ciel, ou abus de boisson, le spectacle n'en est pas moins surprenant. Voici bien longtemps que je n'avais pas entendu quelqu'un barytonner en pleine rue sa joie de vivre.

Forts de nos quatre jours en Algarve, nous savons qu'il est inutile de rechercher une enseigne quelconque. Il suffit de demander la mercearia au premier passant. Une porte simple, un rideau qui tremble au vent, nous voici dans l'antre fraîche de l'épicerie du village, qui fait également office de bar. Ferdinand, déchargé devant la porte, profite de la pause et laisse les villageois étudier la technique de son bât.

Balbutiant mes premiers mots de portugais, je tente de compléter le ravitaillement, mais je ne comprends pas pourquoi l'épicière refuse de me vendre des oeufs, prétextant que ce n'est pas la saison... J'ignorais qu'au Portugal existait une saison où les poules ne pondent pas... Feuilletant le dictionnaire, j'essaie de prononcer correctement le "ovos". Grimace désolée de la dame :

- "Non, seulement en septembre..."

Dernière tentative, la bouche en cul de poule : "ovos", suivi d'un "cot-cot-cot".

Eclat de rire de l'épicière, qui m'explique alors que je lui commandais des "uvas", des raisins...


Départ au petit matin

Je me souviens avec une grande émotion de ce départ entre chien et loup, à la fraîche, alors que l'air était léger comme une fleur. Et je me demande si le jardin d'Eden n'avait pas établi ses quartiers d'été, ce matin-là, dans ce petit coin du Portugal...

Bonheur secret de la marche à l'aurore rosissante, solitude et liberté, douceur et harmonie du paysage. Toutefois nous ne sommes pas seuls dans la vallée : plus la clarté augmente, et plus s'amplifie le chant des petites bêtes à plume dans les ramures des arbres. Ce qui était bruissement devient murmure, puis vibration et enfin carrément vacarme. Tous les oiseaux des environs doivent passer la nuit au bord du rio, sûrs d'y trouver un endroit pour percher, avec eau, nourriture et galante compagnie en abondance. Ce qui explique leur bonne humeur matinale...

Nous ne pouvons résister au plaisir d'aller explorer les moulins de pierre qui colonisent la rivière à intervalles réguliers. Souvent les meules de pierre sont encore en place, mais les mécanismes de bois, rongés par l'humidité, ont disparu. Ces moulins fonctionnaient seulement en hiver, lorsque le débit d'eau était suffisant pour faire tourner les roues, et encore à la condition qu'une crue ne recouvre pas totalement le bâtiment. A l'étiage des rivières, les moulins à vent prenaient le relais. Le même phénomène se produisait en France, et nombreux étaient les meuniers qui possédaient les deux types de moulins afin d'avoir de l'ouvrage toute l'année.


Le coup de chaleur...

Sitôt quitté l'abri des ruelles du centre-ville, la masse brûlante nous retombe dessus, et j'ai soudain très peur que mon Ferdinand préféré, sans lequel je ne suis plus rien, s'évapore dans l'air ambiant. Imaginez la scène : je me retourne et hop, il ne reste plus, à l'extrémité de la longe, qu'une flaque d'eau avec quelques poils, et deux sacoches avachies...

Vaincu par le cagnard, j'abandonne le combat dans le premier champ d'oliviers. Il est 14 heures et le thermomètre extérieur du restaurant proche affiche 40° C. Je débâte Ferdinand, qui trouve aussitôt l'abri d'un arbre, puis je m'allonge sous un autre. Longue sieste jusqu'à ce que la température se calme. Quand j'entrouvre les yeux, les chiffres du thermomètre sont redescendus à 35° C. A la télévision commence le match de football mettant aux prises le Portugal et la Turquie. Voilà qui est une excellente chose : quel que soit l'endroit où je dormirai ce soir, je suis à peu près certain d'être tranquille, car tous les citoyens seront rivés à leur petit écran.

Un saut de puce nous propulse au village voisin, qui porte le joli nom de "Flor da Rosa". Au milieu des maisons siège une ancienne commanderie templière, massif château-fort de granit aujourd'hui transformé en pousada, l'équivalent portugais du parador espagnol. L'Etat a pris possession de couvents ou châteaux au bord de la ruine afin d'en faire des hôtels de luxe permettant au touriste fortuné de vivre quelques heures au moyen-âge. Il faut témoigner que le résultat est souvent magnifique. Sans doute à cause de la présence de la pousada, le village est parfaitement tenu, les rues pavées avec soin et les maisons peintes et fleuries. Ajoutez-y quelques fontaines, une chapelle ouverte et la douceur du soir qui tombe... Sur le chemin, plus loin, au-dessus de la ribeira dos Canais, semée de rochers, est lancé un petit pont à plusieurs arches qui sautille de bloc en bloc. Flor da Rosa, pour sûr, est un petit morceau du paradis...


La campagne portugaise

Un pont de pierre enjambe la ribeira do Semideiro, large d'une dizaine de mètres, dont la structure me laisse pantois. En fait il est le premier d'une longue série d'ouvrages du même type qu'on retrouve dans tout le nord du Portugal. Les piles du pont ne sont pas réalisées en maçonnerie, mais sont composées chacune d'une seule et unique pierre enfichée dans le lit de la rivière. Imaginez un menhir de dix ou vingt tonnes... Pour poser le tablier du pont, le procédé est tout aussi simple : des dalles de granit mesurant environ 1,50 mètres en largeur et près de trois mètres en longueur relient les piles entre elles...

J'avais aperçu un tel pont dans la campagne poitevine, annoté sur la carte comme étant un "pont préhistorique". La notion de temps, d'histoire et de préhistoire étant très relative, certains historiens feraient bien de venir dans la Beira portugaise pour constater de visu que les Lusitaniens construisaient des "ponts préhistoriques" bien après la chute de l'Empire romain...

Pega : le nuage violet est revenu avec des copains à lui, et la pluie tombe si drue que j'estime vain de me mouiller davantage, d'autant qu'un petit bistrot ne demande qu'à me restaurer. Inutile d'essayer de parler portugais... A peine ai-je émis mes premiers borborygmes, tentant de chuinter et de ouler de mon mieux, que la patronne me coupe :

- "Vous pouvez parler français, nous avons travaillé vingt ans dans votre pays..."

Maintenant je suis certain de deux choses : premièrement tous les cabaretiers du Portugal sont d'anciens migrants revenus au pays les poches pleines d'économies ! Et secondement je dois avoir un accent épouvantable... Notre conversation évoque cette histoire de l'émigration qui a inondé l'Europe pendant les quatre décennies d'après-guerre, de 1950 à 1990, en vidant le pays de ses jeunes hommes. Les Portugais disaient en plaisantant que la seule matière première que leur pays exportait autrefois, c'était ses habitants...


Le Portugal du nord

Bis repetita : nuit de rêve, brise légère, ciel à peine voilé. La randonnée heureuse...

Et pourtant que le réveil fut laborieux : le duvet était tiède, la flemme monumentale, et le désir violent de demeurer tout allongé en s'étirant...

Mais il n'est point question de glandouiller quand le soleil monte au firmament, et qu'il y a 200 mètres de grimpette verticale à avaler juste après le petit déjeuner. A la fraîche, c'est déjà difficile, mais sous le cagnard, cela devient de l'héroïsme !

La frite est si bien installée en chaque muscle que la colline est grignotée sans gémissement. Il est vrai que le bâton de marche, en ces circonstances, soulage l'effort demandé aux jambes. Peu de personnes marchent avec un bâton, mais rares sont celles qui, y ayant goûté, l'abandonnent ensuite... Il devient le compagnon indispensable du randonneur.

La moindre combe, le plus petit vallon sont plantés de vignes, d'oliviers ou d'amandiers, sous lesquels le sol est soigneusement ratissé. Et soudain un son que nous avons perdu l'habitude d'entendre : le crissement de la lame d'un soc éventrant la terre et heurtant les pierres. C'est un mulet qui traîne ainsi la charrue, courageusement. Ni pétarade ni fumée, seulement la complicité de l'animal et de son maître en un geste ancestral.

La piste s'écarte bientôt pour effectuer un large virage, laissant la place à un minuscule chemin creux, blotti dix pieds sous le niveau du sol et taillé dans la roche par des millions de passages de carrois. Il est abandonné, le petit chemin, mais encore ouvert car la sécheresse empêche la végétation de s'installer. Après quelques centaines de mètres à l'ombre fraîche de la terre, il s'ouvre sur les premières maisons de Muxagata.

Etc...


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