Résumé du voyage...

19 juin 1996 : Ferdinand, petit âne fidèle et courageux, et son maître Jacques émergent d'une gorge sauvage, dans le grand soleil, face au bleu profond de la Mer Egée.

Le beau voyage se termine dans une apothéose de lumière.

Partis de la frontière d'Albanie, nos deux compères on traversé toute la Grèce en marchant sur la ligne de crête de la haute chaîne de montagnes qui partage le pays.

Deux mois de grimpette, de paysages époustouflants, de froid, de neige et de cagnard, bien loin des clichés touristiques traditionnels.

La rencontre d'un pays mystérieux et attachant, de villages perdus, de forêts belles comme au premier matin du monde.

Sans oublier la Sainte Montagne du Mont Athos, le lieu le plus sacré de toute la Grèce, où vivent encore 2.000 moines suivant l'antique tradition byzantine.

Encore une fois, les grandes oreilles et les doux yeux de Ferdinand ont ému les populations et permis l'échange.

Le petit bourricot sera passé par toutes les épreuves, aura traversé des maquis impénétrables, survécu à une terrible chute dans le fond d'un ravin, vaincu des centaines de cols, escaladé des sentiers à la limite du ciel.

Ferdinand, l'âne-pèlerin, l'âne globe-trotter, qui avait déjà triomphé du chemin de Compostelle.

Ferdinand, le véritable héros de ce livre...

C'est pas vrai, c'est bien plus que ça... Moi, Ferdinand, pauvre bourricot écrasé de misère, j'ai dû trotter depuis la frontière d'Albanie jusqu'au grand sud du Péloponnèse, sur des montagnes très beaucoup pointues, et j'ai eu bien chaud, croyez-en les poils de mes oreilles...


Lettre aux amis avant le départ... 1995

Ferdinand chez les Hellènes...

Et non, ce n'est pas le titre d'un nouvel album de bandes dessinées, mais le voyage fabuleux que nous allons réaliser, mon bourricot préféré et moi, sur les traces d'Ulysse, les pas d'Homère, les godasses de Périclès, et les savates d'Épaminondas.

Le dernier Gaulois à être arrivé en Grèce à pied par la frontière nord s'appelait Brennus, et c'était il y a 23 siècles. Après avoir mis la Macédoine et l'Epire à feu, à sang, à boire et à poil, lui et ses guerriers ont pillé la bonne ville de Delphes, et sont rentrés au pays en s'étripaillant à qui mieux plus pour savoir qui qu'aurait les plus grosses pièces d'or... J'espère que les Hellènes ont la mémoire courte, cependant je n'oublierai pas d'enlever mon casque à ailettes avant de pénétrer dans les villages.

Nous allons donc descendre, après l'avoir grimpée, toute la chaîne de montagnes qui part de la frontière d'Albanie, pour parvenir, peut-être, si les loups et les chiens de bergers ne nous ont pas dévorés, au sud du Péloponnèse environ soixante jours plus tard, où nous prendrons, les doigts de pied et les sabots au soleil, au bord de la mer bleue, quelques jours de vacances bien mérités...

Comme je n'ai aucune idée du temps qu'il faut pour aller d'un rocher à un autre dans ce pays, il m'est très difficile de préciser quand je passerai où. J'indique donc cette année seulement trois postes restantes.

Alors voilà, si vous souhaitez recevoir en plein milieu de votre année de labeur, une jolie carte postale blanche et bleue afin de vous remonter le moral, n'oubliez pas de m'écrire d'abord. Les ceusses qui n'auront pas plumitivé se morfondront, dans l'angoisse, et ne sauront jamais la couleur des yeux des bergères de ce pays, ni la saveur du vin résiné.

 

Lettre aux amis avant le départ... 1996

Voilà, c'est reparti... La grande migration des ânes a commencé, et les chasseurs des tribus des Grands Marais de l'Ouest vont repartir vers les pâturages d'altitude.

La petite poignée d'irréductibles qui persistent encore à expédier des lettres en ces sauvages contrées vont pouvoir une nouvelle fois satisfaire leur irrépressible besoin d'écrire, en couchant quelques phrases qui iront se languir dans les postes restantes sous-citées, en l'attente du coureur de brousse.

Le timbre pour la Grèce est de 3 F, le délai d'acheminement d'environ d'environ quatre à cinq jours s'il pleut, et cinq à six jours, s'il faut beau et que la sieste menace...

Et bien je le dis haut et fort : RAS LE BOL... A ce régime-là, c'est bientôt un Pékin-Alger, qu'on va se taper... Je sens que c'est encore parti cette année pour une cure de grimpette et de cagnard que j'en ai déjà mes oreilles toutes mouillées...


L'apprentissage de la langue...

Que tous ceux qui se moquent de l'alpha comme de l'oméga passent immédiatement au chapitre suivant, car je vais développer dans ce chapitre-ci des thèses fort ennuyeuses, et qui coûtent bien cher en papier...

Une fois prise la décision irrévocable de parcourir l'Hellade, un nouvel obstacle s'est présenté sur ma route : la langue grecque. Si dans la ville d'Athènes et sur les grands axes routiers, tous les panneaux sont doublés en alphabet latin, si de nombreux Grecs parlent anglais, français ou allemand dans les sites touristiques, tel n'est pas le cas lorsqu'on arrive dans la Grèce profonde.

Je me souvenais combien j'avais été heureux, sur le chemin de Compostelle, de pouvoir articuler quelques vocables en castillan, car c'était là-bas le seul et unique idiome parlé par l'indigène...

Je me rappelais aussi combien il est plaisant de pouvoir échanger, dialoguer, même avec un accent épouvantable, dans la langue du pays que l'on visite. C'est agréable pour soi, car on revient plus riche de son voyage. Et agréable pour les gens du pays, qui sont en général surpris et heureux de constater que des étrangers font l'effort de parler leur langue, et vont en conséquence faire un effort identique pour agrémenter le séjour du voyageur.

Je ne possédais aucune notion de la langue grecque, sauf que l'alphabet était différent du nôtre, et que cet antique idiome avait transmis au français les racines de nombreux mots savants. Pour le reste je parvenais péniblement à articuler "Bonjour", "A votre santé", et "Au revoir", ce qui semble bien léger pour demander son chemin ou lire une carte... Tel était de ma connaissance linguistique de l'hellénisme alors que naissait le projet de voyage...

.../...

Comme je mémorisais très mal les subtilités des accents dans les premières semaines, ma conversation amusait beaucoup les Grecs, qui prenaient quelquefois plaisir à me faire répéter un mot à la façon gauloise, ou bien une phrase qui devait être très comique...

Les caractères d'une langue sont extrêmement complexes, et vont bien au-delà de la simple traduction des mots... La spécificité de cette langue, sa complexité, son alphabet, ont préservé au cours des siècles la civilisation grecque. Aucun des envahisseurs qui se sont succédés dans le territoire, qu'il soit slave, turc, normand, vénitien ou arabe, n'a jamais pu coloniser véritablement le pays.

Il semble au contraire qu'ils aient tous dû s'y adapter afin de contrôler la population. C'est ainsi que le peuple grec a conservé tout au long des vingt derniers siècles l'essentiel de sa différence, c'est-à-dire le langage. La plupart des autres nations d'Europe, à l'exception peut-être du Pays Basque, ont toutes changé de langue depuis l'époque romaine, la Grèce, non.

Intégrés depuis peu dans l'Union Européenne, les Grecs cultivent encore ce particularisme. Ils redoutent d'être phagocytés par ces 300 millions d'Européens si prospères, eux qui sont seulement 10 millions, et pas très riches... Ils ont le sentiment, à juste titre, que leur langue et leur alphabet les protègent de l'envahissement économique et culturel.

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Finalement, après deux années de balbutiements et de rabâchages, j'étais capable de tenir une conversation à peu près courante, de demander mon chemin, d'acheter du lait dans une épicerie, de parler de la pluie et du beau temps. Je me sentais donc prêt à envahir le pays.

Ferdinand, mon bourricot préféré, animal empli de sagesse, n'a pas de tels problèmes... Il braie sans difficulté dans toutes les langues du monde, et peut conter sa misère à chaque âne qu'il croise sur le chemin.

etc...


A l'approche du Mont Athos...

Le prochain bateau n'appareillant que le lendemain matin, il me reste quelques heures à tuer dans Ouranopoli. Je vais employer ce temps à trouver un gîte pour mon bourricot, car Ferdinand n'est pas autorisé à pénétrer sur le territoire de la Montagne Sainte. Une grande prairie servant de parking, soigneusement grillagée, qui appartient aux communautés monastiques, s'étend à la sortie du village. A cette saison, elle contient suffisamment d'herbe pour nourrir le goinfre durant mon absence, et le couple de gardiens, Maria et Kostas, acceptent de surveiller le bourricot le temps de ma promenade spirituelle.
Cependant, je ne pars pas vraiment tranquille, car un vieux paysan voisin, auquel j'avais demandé le même service, a refusé de garder l'âne, prétextant que les loups descendaient chaque nuit de la montagne afin de dévorer moutons, chevrettes et bourris, et qu'il ne voulait pas assumer la responsabilité de garder l'animal d'un autre.

Me voici devant ce danger qui nous fait aujourd'hui sourire en Europe de l'ouest : les loups... Cela fait une bonne centaine d'années que le dernier loup a été exterminé de nos campagnes françaises, mais ici, en Grèce, ce n'est pas un animal de légende destiné à effrayer les enfants lorsqu'ils ne sont pas sages, mais un prédateur bien vivant...

Il existe réellement des milliers de loups qui courent la montagne en toute liberté. En effet, le relief est tel que seule une toute petite partie du territoire (très exactement 10%) est cultivable. Le reste du pays est composé de friches et de garrigues impénétrables à l'homme, donc refuge idéal pour des animaux sauvages.

Maria et Kostas arrondissent leurs émoluments de gardiens de parking en gérant près de l'entrée une gargotte-cabane-bambou, qui offre au touriste boissons et cuisine légère. Ils ont longtemps vécu en Allemagne, et nous communiquons dans un sabir gréco-allemand du plus curieux effet. Mon aventure et la présence de Ferdinand les amusent, mais ils me confient cependant que, d'après eux, tous les Français sont un peu fous...

Près de la prairie se dresse un oratoire. Ce soir, alors que l'obscurité est tombée sur le village, une petite flamme y scintille, vacillant sous les gifles de la brise de mer, illuminant les ors d'une famille d'icônes, et protégeant mon bivouac.

Je prie très fort pour que le saint qui est honoré ici soit celui qui éloigne les loups des bourricots...

Ça y est, me voilà encore tout seul, misérablement attaché à un arbre. Et encore, peut-on appeler ça un arbre ? "olivier", qu'ils disent dans le pays. Cette verdure-là n'est même pas mangeable. C'est aussi dégoûtant que de l'eucalyptus...

Le bwana est encore parti courir sans moi, me laissant sans protection, abandonné, orphelin, à la merci les loups qui vont me croquer tout cru...

Et tout ça pour visiter des lieux où toute midinette est interdite... Moi qui le connais bien, jetant des regards langoureux sur tous les jupons qui passent, à mon avis, il ne saurait rester bien longtemps là-bas...

C'est bien simple, s'il reste plus de trois jours, je le jure sur mes oreilles, je me fais moâne, je me fais brahmâne, je me fais chanoâne...


Voyage dans l'hors-du-temps...

Voilà, je vous ai laissé quelques lignes blanches pour reprendre votre souffle et admirer le paysage.

Ainsi, au coeur du 20ème siècle, il existe encore des lieux aussi beaux... Nous sommes à l'altitude de 600 mètres, sur le flanc de la montagne. Tout autour du monastère principal fleurissent des ermitages, des maisons de moines, des jardins en terrasse, des vergers. Un concentré d'harmonie...

Mais ni parking, ni panneaux publicitaires, ni bruit, ni enseignes au néon.

Un aqueduc, perché sur une double rangée d'arches massives, dispense au monastère l'eau des montagnes. Devant mes yeux n'en croyant pas leurs pupilles, s'étale l'image d'Epinal tout-à-fait vivante du château-fort moyenâgeux protégeant les maisons des paysans de sa massive silhouette. De fait, le monastère a été érigé dans les années 1350.

M'arrachant au charme du tableau, je reprends la marche et descends vers la forteresse. Au fur et à mesure que le sentier se rapproche de la poterne d'entrée, lentement, la masse énorme du monastère s'élève au-dessus de moi, et remplit l'espace. Le monument dégage une telle impression de puissance et d'invincibilité que j'esquisse un geste de recul au moment de franchir la poterne...

Et si on allait m'arrêter, me conduire en salle des tortures, et me faire avouer mille péchés, là où je n'en ai commis que cent...

Le chemin, pavé de pierres rondes, traverse la muraille par un long couloir sombre, voûté et sinueux. Il ne manque plus que les archers et les arbalétriers, les oriflammes, quelques trompettes, et une noble dame à la fenêtre de la tour...

Une pancarte indique la direction de l'archondarikis, l'hostellerie des visiteurs, où je me réfugie bien vite, vaincu par le froid. Le lieu est remarquable de propreté, presque luxueux. Le couloir et les salles sont couronnés de magnifiques plafonds de bois à caissons, tandis que les murs, soigneusement badigeonnés de blanc, sont ornés d'icônes aux vives couleurs.

Le moine-hôtelier me reçoit avec sourire et chaleur. Il me fait asseoir, et revient bientôt avec un plateau contenant un verre d'eau, un verre d'Ouzo, et un loukoumi, sorte de grosse pâte de fruit à base de miel. Pour ceux qui ne connaissent pas la Grèce, l'Ouzo est un apéritif anisé, dont le goût ressemble, sans faire de publicité alcoolique, au Berger Blanc. C'est une institution en ce pays, au même titre que le Pastis en Provence.

Je suis agréablement surpris par le rituel d'accueil, car je ne me souviens pas qu'on m'ait offert un Ricard-cacahuètes les rares fois où j'ai demandé l'hospitalité dans un monastère français... Il faudrait peut-être que j'en touche un mot au Père Abbé la prochaine fois que je sonnerai à la porte d'une abbaye bénédictine...

.../...

L'office a débuté par une lecture des textes sacrés, dans un grec ancien dont je n'entends pas un traître mot. C'est leur latin à eux, la langue qui était parlée à Constantinople il y a dix siècles... Cette première phase de la liturgie est monotone, et je m'endors doucement auprès de mon pilier, fatigué par les heures de marche dans la montagne.

Par bonheur survient ensuite la partie chantée. Deux choeurs prennent place dans chacun des bras du transept. Chaque choeur se compose de quatre ou cinq moines, auxquels viennent prêter leurs voix quelques pèlerins présents. Toute l'église est plongée dans le noir, à l'exception d'une lampe à huile qui a été abaissée juste à l'aplomb des livres de chants, autour desquels sont regroupés les silhouettes des moines.

Ils vont chanter de longues minutes en respons, se renvoyant les couplets de merveilleux cantiques d'un côté et de l'autre de l'église. Dans chaque choeur, l'un des moines tient la note basse, faisant office de bourdon. Mais le plus curieux est la façon dont les voix se répondent les strophes. La phrase de respons commence alors même que la phrase d'appel n'est pas terminée, c'est-à-dire que le second choeur reprend les trois ou quatre dernières syllabes de la phrase qu'a chantée le premier choeur, avant d'entamer à son tour sa propre phrase. Il n'y a ainsi aucune interruption du chant, et cette reprise, au moment précis où la musique allait s'éteindre, me berce délicieusement.

 


Les Grecs et les ânes...

L'avenir m'intéresse, car c'est là que j'ai l'intention de passer mes prochaines années...

Ferdinand est attaché devant le bistrot, attirant immédiatement la foule des "papous" du village. Les papous (prononcez bien "papouss", en sifflant sur le "s"), on les rencontre partout, à fureter dans les villages, ce sont les anciens, les petits vieux. Alors que les "yiayia" (les mémés) nettoient les tombes et fleurissent l'église, les papous assurent la pérennité des établissements de boisson. Ils passent leur temps à siroter des cafés, à descendre des ouzos, à refaire le monde, à se rappeler le bon vieux temps, à déblatérer sur l'absent, à se moquer du cocu, et bien sûr à critiquer le gouvernement.

A toutes ces occupations s'ajoute un trait typiquement grec, la curiosité :

- Tiens, Silas, regarde, un âne qui passe et qui s'arrête...

- Oui, Andréas, mais cet âne-ci, il est tout bizarre, il est pas si maigre, et regarde les belles sacoches qu'il porte.

- Oui, ça, t'as raison, Silas, c'est pas un âne de chez nous....

- Ben d'où qu'il peut être, alors....

- Allons voir, on va demander....

Et c'est ainsi qu'une vingtaine de papous quittent immédiatement leurs tasses et leurs chaises pour aller s'enquérir de cet étrange équipage. Une fois leur curiosité satisfaite, vient alors l'autre question qui leur brûle les lèvres depuis qu'ils se sont approchés des pattes du bourricot :

- Mais comment fais-tu pour marcher, ton âne n'a pas de pétala...?...

Les pétala, ce sont les "fers" en grec. Et oui, mon pauvre Ferdinand n'a pas de chaussures et marche des kilomètres sans mourir. Mais il semble complètement impossible de transmettre à ces braves paysans grecs une telle nouveauté. Non seulement les Français envahissent la Grèce avec des bourricots, doivent-ils penser, mais en plus, sacrilège et révolution, leurs bestiaux marchent pied-nus là où les nôtres usent fer sur fer depuis des milliers d'années, ce qui fait bien des sous partis en étincelles pour rien sur les pierres du chemin...

Ne croyez pas que je parviendrai à boire mon café à la température souhaitée par mes boyaux, car à peine une troupe de papous a-t-elle rejoint sa terrasse qu'un nouveau clan s'approche pour reposer les mêmes questions. Certains ont déjà évalué Ferdinand en drachmes et proposent carrément de toper pour acheter mon sac à dos...

Refus énergique du maître, car ces têtes de mules-là seraient bien capables de lui enfoncer tout plein de clous dans les sabots juste pour avoir raison...

etc...

J'ai ouï braire, par l'autre andouille, que nous partions en vacances. Enfin, lui... Parce que moi, je me trimballe encore sur le dos une montagne de saloperies que c'en est grande honte et lourde misère.

Surtout que j'ai une longue expérience des lubies de mon bwana. L'île de Ré ou le tour de la Beauce, c'est pour les ânes privilégiés... Moi, pauvre prolétaire des chemins de malheur, j'ai hérité pour toujours des escaliers de pierre et des grimpettes vers le Ciel.

Lorsque viendra mon tour d'entrer chez saint Pierre, et qu'il verra la longue liste de mes pénitences, c'est sûr que j'aurai la plus belle écurie du Paradis, et du foin pour l'éternité.

Amen.


Le drame des Albanais...

Nous échangeons quelques banalités sur son pays, et elle évoque la présence des Albanais, problème qui semble être, avec les loups et la Macédoine, le gros sujet d'angoisse de la population autochtone. Rien que dans cette bourgade de Hortiatis, qui ne doit guère dépasser 3.000 âmes, il sont environ 300 Albanais à vivoter. On les voit errer le long des rues, ou bien regroupés aux carrefours, jeunes, petits, maigres, bronzés, et leur présence fait peur à tous les habitants.

Parmi ces oubliés de l'Histoire, quelques rares chanceux réussissent à s'intégrer, effectuent un travail, possèdent un foyer, mais la plupart n'exercent aucune activité, et survivent de petits boulots et expédients divers, sans oublier le chapardage à grande échelle. La boulangère m'explique que certains ont tout simplement "faim", et qu'ils feraient n'importe quelle bêtise uniquement pour se procurer un peu de nourriture.

La Grèce, qui n'est pourtant pas un pays très riche, fait cependant figure de paradis sur terre pour les ex-sujets de Sa Majesté Communiste Enver Hodja, dictateur fameux, qui a réussi la prouesse de faire de son pays, en quarante années d'obscurantisme et d'isolement total, un des plus misérables du monde, au coeur de l'Europe nantie.

Il faut visionner sans cesse ce chiffre effroyable pour comprendre la phobie des Grecs : sur une population de 3.300.000 Albanais, 400.000, essentiellement les jeunes adultes, ont franchi clandestinement la frontière grecque depuis la chute du régime communiste, en 1991. Un habitant sur huit... Ce n'est plus une émigration, mais une véritable saignée pour ce petit peuple qui perd ainsi toutes ses forces vives...

Or cette fuite massive se déroule en direction de la Grèce, pays de 10,5 millions d'habitants, qui a déjà bien du souci pour réussir son intégration dans l'Union Européenne.

Hélas pour eux, la plupart des clandestins sont des gens sans aucune compétence professionnelle, qui apportent seulement leurs bras dans un pays où le chômage est déjà trop fort, attirés uniquement par le mirage de l'occident et de ses richesses faciles. On les retrouve souvent à effectuer des tâches dont les Grecs ne veulent plus, comme la garde des troupeaux et la traite des brebis. Ces occupations résolvent leur problème de nourriture, mais n'apportent aucune consolation à leur solitude. Sans papiers, sous-payés, musulmans isolés en pays orthodoxe, souvent seuls en montagne, éloignés de leurs familles, ces pauvres bougres mènent une vie qui n'en est pas une...

etc...


La désertification des villages...

Caché au creux d'un vallon verdoyant, Korifi semble être, quand on le contemple de loin, un hameau comme les autres. En réalité, Korifi est un village fantôme, qui ne compte plus aucun habitant, même estival.

Lorsqu'on approche des premières maisons, on perçoit vite l'abandon, les fissures béantes qui lacèrent les murs, les toits effondrés sous le poids de la neige, les enduits lépreux, les fenêtres éclatées, les balcons brisés.

Le sentier d'accès lui-même est tapissé d'herbe, preuve qu'il n'est plus utilisé depuis bien longtemps. De belles fontaines se dressent encore au coeur du village, donnant une eau généreuse, mais cette eau coule désormais inutile, et transforme en marécage ce qui était un joli chemin pavé.

Sur la cinquantaine de foyers que comptait le village, aucun édifice n'est intacte, et la plupart sont dans un état de ruine avancée, voire totalement écroulés. Seules l'église et la mairie sont à peu près en état, car on y a fait des travaux de consolidation. Le cimetière, symbole du souvenir, semble totalement délaissé, et seules quelques tombes émergent encore des herbes folles. Dans peu de temps, il redeviendra la prairie qu'il était avant que les hommes ne colonisent l'endroit.

Certaines demeures sont encore belles dans leur décrépitude, et ressemblent à ces palais vénitiens rongés par l'humidité, qui offrent au regard du passant des lambeaux de leur grandeur passée. Sous les auvents blanchis à la chaux apparaissent des traces de cet enduit bleu azur si caractéristique des anciennes constructions grecques.

Il aurait suffi, l'année dernière, ou peut-être l'année d'avant, de quelques bricolages pour garder à ces maisons leur majesté. Aujourd'hui, il est trop tard. Si vous passez à Korifi quelques années après avoir lu ce livre, vous ne verrez plus que des tas de pierres et des buissons de ronces.

Les portes sont ouvertes, et l'intérieur des bâtisses a servi de refuge aux Albanais en fuite, qui ont brûlé pour se réchauffer tout ce qui était de bois, accentuant un peu plus la destruction. Ce village dégage un sentiment poignant d'abandon définitif, de capitulation devant la pauvreté et la solitude.

Sans doute, voici dix ans, y avait-il encore quelques vieux à maintenir une étincelle de vie dans ce vallon qui avait résonné des cris de milliers d'enfants. Puis la cloche des années qui passent a sonné le glas, et, les anciens, un à un, ont rejoint le cimetière, là où dormaient déjà tous leurs amis d'enfance.

Le dernier papous a tenu quelques saisons dans le hameau désert, parlant avec les pierres, et veillant sur les souvenirs. Et puis, un matin, avant que les premières neiges ne blanchissent les prés, le papous a entassé ses quelques hardes, l'icône de saint Georges et une paire d'outils. Il a chargé les sacs sur le vieux mulet.

Sans un regard, les yeux trop lourds de chagrin, il s'est engagé sur le sentier cahoteux qui mène vers la vallée, afin de mendier l'hospitalité chez une personne de sa parenté.

L'agonie avait pris fin. Ce matin-là, Korifi venait de mourir.

Je savais bien que ça commencerait mal, leur promenade. Au lieu de choisir un petit bout de route tout plat, ces deux esclavagistes ont choisi, exprès pour m'embêter, une montagne qui grimpe. D'un côté c'est tout raide, et j'en suis tout vermoulu. De l'autre ça glisse à n'en plus finir, et je tiens à peine debout...

Alors, eux, pendant que m'éreinte, ils causent... Ah la belle vallée, oh le bel arbre... Je t'en foutrais, moi, des belles vallées et des beaux arbres... En fait, j'ai bien vu ce qui m'attendait sitôt qu'on est arrivé au col : des jours et des jours d'escalade...

Sans compter que si le temps continue comme ça, on va bientôt prendre des plumes blanches sur la tronche, et je ressemblerai à un Père Noël...


La montagne grecque...

Nous en avons tous deux plein les semelles. Treize heures de marche sont une épreuve suffisante, car il est un moment où la fatigue empêche de contempler le paysage. Contre cette maladie, une seule médecine : le gros dodo.

C'est à cet instant que je goûte l'immense avantage de transporter ma maison. A celui qui cherche un hébergement l'angoisse d'arriver tard, de trouver l'auberge fermée, ou toutes les chambres louées. A celui qui voyage en autarcie le bonheur de s'arrêter là où la vue est belle, ou bien quand les pieds demandent grâce. Une dizaine de piquets, un ou deux jurons s'il y a trop de pierres, et voilà la maison installée, le matériel à l'abri, le duvet déplié. Si tout va bien, trente minutes plus tard, le bonhomme ronronne au fond de sa plume.
Un tapis de fleurs recouvrent le sol. Dispersées dans l'herbe riche et grasse, des myosotis à la délicate nuance bleutée et de minuscules pensées de couleur amarante font de notre alpage un véritable jardin. Plus bas, la prairie se peuple de genièvres et de hêtres solitaires.

Ce soir mon gros pèpère dormira tel un dahu, près de la guitoune qui affiche un air très penché. Pour me faire pardonner cette écurie miteuse, je lui offre un demi litre d'orge, une tartine de pain gorgée de miel, et son gros câlin habituel. Brave petite bête, il aura encore aujourd'hui donné la preuve de sa fidélité et de son courage. Je vais finir par croire ce qu'on me dit souvent : j'ai eu la chance d'être adopté par un âne exceptionnel...

Le soleil, en dardant ses ultimes rayons, illumine la splendide chaîne immaculée que nous atteindrons sans doute demain. Ainsi va la vie du chemineau traversant la Grèce. Descendre tout le pays, comme si c'était une échelle, et comme si chaque montagne en était un barreau.

A peine l'astre est-il disparu qu'un froid glacial envahit l'alpage. Je ferme vite ma maison de toile et, blotti dans le duvet bien tiède, à la lueur et la chaleur d'une bougie, j'écris ces lignes.

Il est sur la Terre des lieux bénis des dieux, et cet endroit doit être spécialement consacré.

Je t'en foutrais, moi, des lieux consacrés... Non mais vous avez vu où il a installé son camp, cette espèce d'olibrius. C'est pas un champ, mes amis, c'est une échelle...

Déjà que j'ai toutes les peines du monde à me tenir debout, comment voulez-vous que j'arrive à brouter...

Et pour ce qui est de dormir, je ne vous en parle pas. Si je me mets vers la pente, j'ai des renvois sans cesse, et le jabot tout acide. Si je mets vers la montagne, j'ai des crampes et mes vieux os gémissent de chagrin. Ah elle va être belle ma nuit...


La Grèce des siècles passés...

Voici une vingtaine d'années, tout le trafic de la vallée se faisait à dos de mulet sur de minuscules sentes, dont on aperçoit encore les restes en certains endroits protégés de l'érosion. Quelquefois, des vestiges de ponts de bois, une cinquantaine de mètres au-dessus du torrent, demeurent encore suspendus entre deux falaises, avec les murets de soutènement d'un sentier menant vers une quelconque bergerie. Je frémis à l'idée de devoir y passer aujourd'hui...

En contrebas du chemin, perché au-dessus du ravin, sommeille un kafénio, pauvre maison dont les multiples pansements sont abondamment badigeonnés de chaux. Une simple pancarte, au bord de la piste, signale "Miel à vendre". Il est inutile d'en écrire plus, puisque tout le monde sait bien dans la vallée que le kafénio, c'est ici... Quant aux touristes, ils n'ont qu'à demander... L'apparition tombe bien, puisque c'est justement l'heure de ma faim.

A peine ai-je descendu les quelques marches que me voici transporté au début de notre siècle. Une femme encore jeune est en train de maltraiter son linge dans un bac à grand coup de battoir. Elle s'essuie les mains, salue, et me fait signe d'entrer dans le café, qui sert aussi de cuisine et de salle commune à sa petite famille. Il y a là son mari, la belle-maman, et quatre enfants en bas âge. Cette femme n'a pas plus de trente printemps, et paraît déjà si âgée dans ses vêtements noirs de chagrin...

Elle ne sait pas trop quoi me préparer, et nous tombons d'accord sur un compromis entre son garde-manger et ma faim : des oeufs à la poêle tout droit sortis du cul de la poule. Le pain qu'elle me propose, cuit par ses soins, est absolument délicieux. Curieusement, et pour la première fois du périple, le fromage qu'elle pose sur la table, lui aussi fabriqué par la maison, n'a rien à voir avec le "tiri" sans saveur dont on recouvre mes salades habituellement. Il dégage un subtil parfum de Roquefort et je lui en fais le compliment. Je n'ai pas osé lui suggérer qu'avec une petite noisette de beurre de Noirmoutier au bon sel croquant sous la dent, ma foi...

Tout en ingurgitant mon repas, je détaille la salle minuscule. Au milieu trône le traditionnel poêle à bois, dont le tuyau, guidé par des fils de fer, sort par un trou du mur. Quatre petites tables hors d'âge attendent le client, posées sur un ciment douteux plein de trous et de bosses. Le brûleur du gaz est simplement posé sur un tas de briques près de la porte. Les murs sont tapissés d'étagères clouées bien des pots de peintures avant la guerre, penchant dangereusement en direction de ma tête. Si j'éternue, c'est sûr, je prends toute la rangée sur la figure...

Ca y est, il a enfin compris... Au lieu de longer des rivières qui montent, comme il le faisait jusqu'à présent, il suffit, pour que mon bonheur soit complet, de suivre une rivière qui descend.

C'est tellement plus simple, et tellement moins fatigant... Un enfant comprendrait ça...

Si vous voulez mon opinion, toutefois, ça ne saurait durer. Mon bwana est tellement caractériel qu'il va se lasser de cette rivière-là, comme des autres, et partir encore pour une nouvelle conquête...

Un jour, peut-être, il se lassera aussi de moi, et je me retrouverai tout seul, pauvre petit âne orphelin... Snif...


Le Péloponnèse...

Kato Lousi est empli de belles maisons construites en pierre blonde. L'influence des Francs, qui ont occupé le Péloponnèse aux alentours l'an 1200, au moment des Croisades, se fait encore sentir aujourd'hui dans les villages.
Le Péloponnèse offre un paysage beaucoup plus doux, plus jardiné, que la Grèce du nord. Si les montagnes y semblent tout aussi hautes, elles apparaissent toutefois plus arrondies. La randonnée devient plus une agréable promenade qu'une croisière alpine. Comme les pentes sont moins fortes, et la végétation plus rase, il est facile d'observer à l'avance la géographie des vallées et le tracé des chemins. De même, il devient possible de "couper" par la campagne si on estime s'être trompé, afin de rejoindre un autre sentier. Ultime avantage, la prolifération des chapelles, clairement identifiables sur la carte, et dont le clocheton déborde souvent des frondaisons. Ces repères servent ainsi d'amer à l'équipage.

Nous sortons de Kato Lousi par un merveilleux petit sentier grignotant le flanc de la montagne, caillouteux, rocailleux, tortueux, encombré de roches et coupé de marches, mais parfaitement adapté à notre voyage. Ferdinand semble heureux, et avance aussi vite que sur une piste parsemée de pierres pointues. En fait, mon bourricot de plaine est devenu un parfait mulet de montagne.

En contrebas s'étend le plateau cultivé, quadrillé de parcelles aux formes régulières. De place en place, perchée sur une éminence, veille une petite chapelle ombragée d'amandiers. Agios Georgios, Agios Stefanos, Agia Maria, Agia Barbara, ce sont toujours les mêmes saints qui protègent la campagne, sans omettre les "Prophète Elie" qui montent la garde sur un joli nombre de pics alentour. Chacun de ces promontoires portait dans les temps anciens un autel à la gloire d'un des multiples dieux du Panthéon grec. Autres temps, autres moeurs..., le principal étant que les cultures soient bien surveillées.

Parvenu sur une croupe, le sentier plonge sur le village de Planitéro, 400 mètres plus bas, et le panorama prend soudain une autre saveur. C'est une des merveilles de ce voyage, que d'avoir ainsi, deux ou trois fois par jour, un changement complet de couleur et de lumière. Ce matin, nous étions encore dans un paysage d'alpage, mi-pâturé, mi-jardiné, et brusquement nous débouchons sur quelque chose qui ressemble très fort à la Haute-Provence.

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Dans la tente se sont allumées aussi des dizaines de petites lanternes... Il y en a partout, le long des parois, sur les vêtements, sur les peaux de mouton, sur les duvets... J'ai l'étrange impression de flotter sur un lit phosphorescent, et je suis certain que Ferdinand, lui aussi, a les oreilles auréolées de lumière... Mais les lucioles n'étant pas mon genre de sirène, je m'enferme vite au fond du sac de couchage dans la ferme intention d'y passer la nuit tout allongé.

Anne-Marie n'entend pas dormir avec cette engeance autour de ses oreilles... Hier soir des escadrilles de moustiques, et ce soir des chasseurs de nuit équipés de projecteurs... C'en est trop pour ma douce compagne, qui décide d'éliminer les indésirables. Travail de Sisyphe... Plus elle en chasse, plus il en sort de partout...

Voyez bien comme ce pays est un monument d'inconséquence, où les choses qui devraient tourner rond manoeuvrent en carré...

Chez moi, dans ma douce province, la journée est divisée en deux parties fort bien délimitées par le grand Luminaire : le jour, je broute, et la nuit, je roupille.

Eh bien ici, sachez qu'il est impossible de dormir sans fermer les yeux, car il est plein d'étranges bestioles, qui ne cessent de scintiller tout autour de moi. Ne voilà-t-il pas que la nuit est en train de manger le jour... Je n'ai pourtant pas une tête de sapin de Noël...


L'apothéose du voyage...

Refuge du Taïgetos, altitude 1.800 mètres. Lorsque nous quittons la prairie du refuge, le ciel du Taïgetos possède la transparence du cristal. Pas le plus petit nuage pour altérer la limpidité du monde. La montagne est nue, pure, vierge, comme au premier matin de la Création.

En contrebas du refuge, abritée sur un replat de la forêt, se dissimule la bergerie. Ils sont plusieurs pasteurs à vivre ici pendant la belle saison, aussi ont-ils organisé leur campement comme une véritable petite ferme. Un grand réservoir d'eau, un immense potager, quelques rangs de noyers apprivoisés, et voilà un petit morceau du Paradis.

Le sentier plonge dans le ravin d'environ 300 mètres, puis regrimpe illico, histoire de nous briser le moral, jusqu'à 1.600 mètres, vers un col matérialisé par une pyramide de pierres, qui porte le joli nom de "Epaule d'Ibrahim".

Certains passages sont assez difficiles pour Ferdinand, car on y rencontre parfois de hautes marches de pierre. Mais mon bourricot, devenu un véritable chasseur alpin, se tire fort bien de l'épreuve. Jusqu'à la hauteur de un mètre, il franchit l'obstacle d'un violent coup de reins, quitte à s'écorcher les genoux.

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Jamais un parcours aussi grandiose ne nous avait été donné. A flanc de falaise, parfois taillé dans la roche, le sentier se moule à la montagne. Il est souvent si étroit que Ferdinand, au large gabarit, ne passe plus. Il faut alors décharger sacs et sacoches, les porter prudemment au-delà du rétrécissement, faire avancer l'âne, et recharger le vaisseau. La scène se passant à une trentaine de mètres au-dessus du torrent, vous imaginez que chacun de nos gestes s'effectue avec le plus grand recueillement. Un seul pas maladroit, et c'est le plongeon pour l'éternité...

De temps en temps, le chemin quitte le lit du torrent pour retrouver une assise plus normale à flanc de colline. Il s'agit sans doute de sections épargnées par la destruction des eaux. Dans les endroits abrités de l'érosion, le pavage millénaire est encore intact, taillé d'escaliers, et la progression devient plus aisée. Le sentier devient alors un rêve pour randonneur. Imaginez une voie large d'un mètre, semblant sortir tout droit d'un conte de fées, qui s'enroule autour des rochers, escalade les croupes, se glisse sous de gigantesques sapins, descend dans les profondeurs du ravin pour mieux remonter sur l'éperon suivant.

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Nous cheminons dans une gorge incroyablement profonde. 600 ou 700 mètres de roche presque verticale nous séparent des crêtes sommitales, et le fond du canyon, en certains endroits, ne doit pas connaître souvent la lumière du soleil. Le paysage est extraordinaire d'harmonie sauvage. Après la chaîne du Pindos, je croyais pourtant avoir fait le plein de merveilleux. Mais je reste sans voix devant le spectacle. Souvent, nous nous arrêtons quelques secondes, levons les yeux au ciel, et prenons en pleine figure toute la beauté du monde. Arêtes acérées, arbres accrochés à la roche, sentier pendu au-dessus du vide, blancheur irréelle des pierres du torrent, sentiment de bénéficier d'un privilège, d'une grâce.

Soudain, au détour du torrent, voici un troupeau de chèvres qui vient vers nous avec force grelots. C'est le signe clair que nous approchons d'une implantation humaine. Peu après apparaît le berger, qui nous donne quelques renseignements sur notre position. Nous descendons, énonce-t-il, la gorge du Viros, et le plus proche village, à deux ou trois heures de marche, s'appelle Exohori.

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Quelques pas encore, et nous voici près des lourdes maisons de pierre blonde. Il est 18 heures. Depuis le petit déjeuner, nous avons mangé chacun quatre biscuits..., et marché dix heures en continu. Il est vrai qu'après un certain seuil, on ne sent plus ni la faim ni la fatigue...

Une femme est là, jouant avec sa petite fille, auprès d'une minuscule chapelle. Elle n'en croit pas ses oreilles lorsque nous lui expliquons le parcours depuis le refuge du Taïgetos. Il lui semblait définitivement impossible qu'un bourricot puisse encore passer sur le vieux chemin de Mycènes. Sans doute prise de compassion, elle nous propose spontanément de dormir dans une maison qu'elle possède à deux pas.

Au soleil couchant, sur la terrasse de la maison, dominant le ravin du Viros et la Mer Egée, Anne-Marie et moi nous laissons aller à la douceur de vivre. A cet instant, devant ce paysage façonné par des siècles d'histoire, de courage et de ténacité, nous prenons ensemble la décision de clore ici le voyage. Nulle fin ne saurait être plus belle, nulle cité ne saurait remplacer la chaleur de ce village.

Avant d'aller dormir, nous nous rendons à la petite chapelle, dont la porte est ouverte au recueillement. L'intérieur, d'une émouvante simplicité, soigneusement blanchi, éclairé par la lueur vacillante des cierges, est enluminé de fresques très belles. Nous y allumons une bougie pour remercier tous les saints de Grèce d'avoir protégé notre randonnée. Saint Nectaire, saint Dimitri, sainte Barbara, sainte Paraskévi, le Prophète Elie, bien sûr, et tous les autres qui veillent dans les milliers de petits oratoires perdus dans la montagne.

Chante, beau merle et fieffé menteur. La dernière journée qu'il a dit... Avec mes deux grandes oreilles, je ne suis pas encore sourd, et je l'ai bien entendu parler de Norvège, de Pyrénées, et autres brise-reins et déchire-sabots...

- La douleur me tenaille la tripe et la tripaille, J'ai la glotte qui glousse, et le jabot qui tousse...


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