Quand on a supprimé tout ce qui ne sert à rien, tout le reste s'écroule...


Résumé du voyage...

Le 20 août 684, Filibert, Abbé de Noirmoutier, meurt en cette île qu'il avait tant aimée. Il est pieusement enterré dans l'église paroissiale, et son tombeau devient un lieu de pèlerinage où se multiplient les miracles.

Devant la menace normande, le 7 juin de l'an de grâce 836, sous le règne du roi Pépin le Bref, le sarcophage de saint Filibert, porté par une quarantaine de moines, quitte l'île de Noirmoutier.

39 années plus tard, après avoir erré de monastère en monastère, la communauté arrive à Tournus, en Bourgogne, et s'y fixe définitivement. Les moines y demeureront neuf siècles, jusqu'à la Révolution. Les ossements de Filibert y reposent encore aujourd'hui.

Le récit de cette extraordinaire pérégrination nous est raconté dans un antique manuscrit, parvenu intact jusqu'à nous à travers les aléas de l'Histoire.

Le 4 octobre 1994, Jacques et Ferdinand, les deux inséparables compagnons, prennent le départ au pied de l'église de Noirmoutier.

Cinq semaines et 900 kilomètres plus tard, le petit âne et son maître se présentent devant le portail de l'abbatiale de Tournus. Ils ont parcouru, étape par étape, le même chemin que les moines 1.150 années plus tôt.

Un grand voyage au coeur des provinces de France, au pas lent d'un bourricot : Marais Breton, Mauges, Layon, Bords de Loire, Touraine, Poitou, Berry, Brenne, Bourbonnais, Bourgogne.

Le regard chaleureux d'un amoureux de la nature sur nos vieux villages et nos paysages si attachants.


Lettre aux amis avant le départ...

Le Perrier, au coeur du Marais Breton, parmi les grenouilles qui chantent, en ce quatrième jour du mois d'Octobre de l'an de grâce dix neuf cent nonante et quatre.

A vous tous, salut et fraternité..

Ça y est, c'est reparti...

Après le merveilleux périple qui m'a mené au fond de la lointaine Galice l'année dernière, voici que Saint Philibert m'entraîne à son tour sur les chemins de la sagesse. Et oui, il m'en reste encore tellement, des péchés à me faire pardonner... Saint Jacques n'a pas réussi à tout absoudre. Certains diront qu'il y avait d'ailleurs un sacré boulot...

Cette fois-ci, en cinq semaines environ, je vais rejoindre Noirmoutier à la bonne ville de Tournus, au coeur de la Bourgogne, en suivant les traces des moines de l'Abbaye de Noirmoutier, qui, voici 12 siècles, fuyant devant les Normands, ont traversé le Royaume Franc pour aller mettre à l'abri des pillards venus du nord les précieuses reliques de leur Saint Protecteur, et accessoirement pour sauver leur peau.

Le hasard, mais y-a-t-il un hasard, veut que je parviendrai dans la douce Bourgogne à l'heure où le vin nouveau fleure bon la vieille France...

Voici ci-dessous les adresses où je passerai, misérable mendiant, brisé par la froidure, meurtri par la solitude, quérir quelque réconfort épistolaire à la Poste Restante..., ceci pour les incorrigibles de la plume, les acharnés du pinceau, les drogués de l'enluminure, afin qu'ils se rachètent de leur flemme et que le pauvre pèlerin ne les oublie pas dans ses prières.

Il est fou, vous dis-je... Je croyais, naïvement, avoir gagné et mérité une retraite peinarde au fond de mon pré... Et bien que brai que nenni ! Le voilà qui remet ça. Et le bât qui me scie la colonne vertébrale, et les sacoches qui me labourent les côtes, et le harnais qui m'emprisonne tellement que je me sens tel un saucisson tout encordé de misère, et les hurlements du bwana dès qu'on s'arrête brouter sa touffe cinq minutes.

Tout ça pour imiter une tripotée de moinillons qui couraient tels des lapins devant des Normands... Je vous jure...


L'idée du voyage...

Les hasards d'une lecture, quelques conversations avec Gilles Perraudeau, écrivain vendéen, chantre du Marais, ont attiré mon attention sur un épisode historique vieux de onze siècles, qui concernait au premier chef la Vendée, et au second chef la Bourgogne. En voici la relation :

En l'an 674 de notre ère, Filibert, qui n'était pas encore saint, après de longues pérégrinations à travers le royaume Franc, s'installe dans l'île de Noirmoutier, en plein Atlantique, au large des côtes du Poitou, presque à la frontière du duché de Bretagne. Cette île s'appelait alors "Her" ou "Herio".

Sous l'impulsion de Filibert, et galvanisés par son indomptable énergie, les courageux moines édifient une abbaye à l'emplacement de l'actuelle église de Noirmoutier, et se mettent au travail pour développer l'économie de l'île. Ils défrichent, mettent les terres en culture, améliorent les marais salants. En quelques années, l'île, isolée en pleine mer, à l'abri des dangers, devient un petit paradis.

Filibert meurt le 20 août 684. Son corps est déposé dans la crypte de l'église, enfermé dans un lourd sarcophage de pierre verte, et devient l'objet d'une intense vénération. Il est immédiatement reconnu comme "Saint" par ses contemporains.

De tout l'ouest du royaume Franc, de Bretagne, d'Anjou, affluent les pèlerins qui viennent quémander une faveur sur son tombeau. Et ce d'autant plus que Filibert est considéré comme un thaumaturge, c'est-à-dire un saint qui guérit à peu près toutes les maladies, une sorte de généraliste du miracle, en quelque sorte... La plupart des autres saints intercèdent auprès du Grand Patron, tout là-haut, seulement pour des bobos bien précis : un tel pour les ulcères, un tel pour les yeux qui pleurent, un autre pour les cheveux qui tombent, un autre pour les genoux cagneux... Saint Filibert, lui, traite toutes les misères sans aucune discrimination. Ça fait bien des frais en moins pour un pèlerin malade, que de consulter un saint généraliste une seule fois, au lieu de courir la campagne pour implorer les saints spécialistes auprès des innombrables chapelles et fontaines sacrées dispersées dans la nature...

Le succès de saint Filibert auprès des foules assure au monastère des rentrées d'argent régulières. Il est en effet d'usage pour un pèlerin de laisser quelque obole après sa supplique. Et si le pèlerin est un Seigneur ou un puissant de ce monde, l'aumône peut s'avérer considérable. Certains n'hésitent pas à faire don de terres, de rentes diverses, à la condition que les moines d'aujourd'hui, et leurs successeurs en l'abbaye, prient régulièrement pour le salut de leur âme lors de leurs offices présents et à venir dans les siècles des siècles...

Mais si le repos de l'âme de saint Filibert est assuré, il n'en est pas de même quant au repos de ses ossements... En effet, la paix dans laquelle prospérait Noirmoutier ne va pas durer bien longtemps. Quelques années plus tard, des envahisseurs venus du nord, les Vikings, attaquent et pillent toutes les localités qu'ils découvrent sur les côtes de France.

.../...

Finalement le dernier à partir est saint Filibert lui-même, le 7 juin 836, dans son sarcophage, porté sur les épaules des moines. On embarque le cercueil de pierre sur un bateau ancré dans la baie, à une centaine de mètres de l'église. Celui-ci prend la mer et accoste deux ou trois heures plus tard au port d'Ampennum, près de l'actuel village de Beauvoir.

En deux jours et demi de marche, les religieux portent leur fardeau jusqu'à Déas, où est célébrée une messe solennelle. Tout au long du voyage ont lieu de multiples miracles, et les guérisons extraordinaires attirent les foules. Le sarcophage de Filibert est déposé dans la crypte de l'abbatiale de Déas, sous l'autel, et les entrées murées. Des trous dans la maçonnerie permettent aux pèlerins de l'apercevoir, et d'y descendre des objets afin que ceux-ci soient sanctifiés par leur contact avec la pierre du tombeau.

.../...

C'est à Tournus que cesse enfin la longue errance. C'est toujours à Tournus, aujourd'hui, que reposent, intacts, les restes de Filibert. La vie monastique se poursuivra en ce lieu sans discontinuer jusqu'à la Révolution, soit environ neuf siècles... Les reliques, cachées par de pieuses mains, échapperont à la furie révolutionnaire, et sont toujours exposées dans l'abbatiale à la dévotion des fidèles.

Le plus beau miracle de saint Filibert est que le parchemin qui raconte le voyage et les miracles nous soit parvenu intact, en parfait état, après onze siècles. Il existe en plusieurs exemplaires : l'un est à la bibliothèque de Tournus, un autre à la bibliothèque Vaticane, et un autre encore à la bibliothèque Nationale...

J'ai eu le privilège de compulser les pages onze fois centenaires dans la bibliothèque de Tournus, et ce fut un instant de grande émotion que de caresser le parchemin calligraphié avec patience par les héros de ce voyage.

etc...


Le témoignage d'Ermentaire...

Lundi, 12° jour du mois d'avril de l'an de grâce 836, le bon Roi Pépin, petit-fils de Charles le Grand, régnant sur le Royaume d'Aquitaine.

 

Moi, Ermentaire, moine en le couvent de Noirmoustier, fils de Hinalgaude et de Roboal, natif de Poitiers, j'ai reçu l'ordre de mon abbé, Hilbod, de rédiger le présent manuscrit. Car le voyage que nous allons entreprendre sera certainement un des plus fameux que notre époque ait connue, et il est important que les hommes et les royaumes se souviennent toujours de notre pérégrination.

Cela fait déjà plusieurs années que les féroces Danois venus du nord sèment la désolation sur les côtes de notre province, et que notre beau monastère de Noirmoutier n'est plus à l'abri de leurs pillages et de leurs meurtres. Malgré les murailles que notre bon abbé a élevées à grands frais autour de notre moustier, nous savons maintenant que le saint corps de Filibert, qui repose en la crypte de notre église depuis sa mort, voici 152 années, n'est plus à l'abri d'une profanation.

Toutes nos prières pour éloigner de notre demeure ces barbares n'ont servi à rien. Chacun d'entre nous aimerait savoir pourquoi le Seigneur nous envoie toutes ces épreuves... Chaque printemps, ces pillards sans foi ni dieu passent au large de notre île, dans leurs étranges vaisseaux, et remontent la rivière de Loire pour y répandre la terreur.

Ces sauvages, lorsqu'ils attaquent une cité, sont si nombreux, que jamais nous ne pourrions leur résister si d'aventure ils tentaient l'assaut de notre retraite. Déjà, de nombreuses fois, ils ont débarqué dans nos anses, volé nos gens, et dérobé en nos églises les vases sacrés.

.../...

Nous emmenons avec nous tous nos biens. D'abord et avant tout le sarcophage de pierre de notre Saint. Il est si lourd que 24 moines, et encore avons-nous choisi les plus robustes d'entre nous, sont nécessaires pour le transporter sur leurs épaules. Childric, notre frère tailleur de pierre, assure qu'il pèse près de 4.000 livres.

Nous avons déjà emporté voici une quinzaine de jours toutes les archives du monastère en notre maison de Déas, à quatre lieues dans le sud de Nantes. Les meubles aussi sont partis, et tous nos outils.

Cependant, nous laissons à nos paysans ce qu'il faut pour qu'ils puissent continuer à travailler cette terre riche, si Dieu les garde des païens venus du nord, et quelques-uns de nos moines volontaires demeurent ici pour continuer de prêcher le Salut.

Sitôt quittée notre abbaye, nous embarquerons en un vaisseau, qui nous conduira au continent en quelques heures, au port d'Ampennum, tout près de notre établissement de Beauvoir, où nous nous reposerons. De là, il restera environ sept lieues jusqu'à Déas. Nous mettrons sans doute trois jours pour y parvenir, car nos chariots sont fort nombreux, et les boeufs bien lents.

Prions tous pour que les restes de Filibert reposent en paix dans cette nouvelle demeure, et que les pèlerins accourent de nouveau de toute la contrée, se recueillent sur les bienheureuses reliques, et obtiennent la guérison de leurs souffrances et de leurs maux.

Nous ne reviendrons plus jamais dans l'île d'Herio. Elle fut notre paradis sur cette terre. Elle sera sans doute l'enfer pour ceux qui restent et ne peuvent ou ne veulent nous suivre.

 

Moi, Ermentaire, j'ai écrit cela, afin que ce témoignage demeure pour la postérité.


Départ de Noirmoutier...

Sel, soleil, et sourire...

Nous voici donc, Ferdinand et moi, ce mardi 4 octobre, devant la magnifique église romane de Noirmoutier, véritable coque de bateau faisant face aux tempêtes de l'ouest, si lourde de son granit que les siècles se sont usés sur elle, l'effleurant à peine, y déposant seulement les petites corolles jaunâtres des lichens.

Après des mois de préparation, je suis heureux de ce moment qui concentre à lui seul tout le voyage. Et pourtant, pour ceux qui me regardent, je dois certainement avoir la figure d'un ivrogne au lendemain d'une cuite fameuse. Comme toute veille de départ, j'ai en effet très mal dormi. A chaque fois que le sommeil s'emparait d'une moitié de mon cerveau, l'autre moitié, celle qui s'était occupée de la préparation, se remettait stupidement en activité, et projetait sur l'écran de mon insomnie la liste du matériel, avec en face de chaque objet la question mille fois ressassée :

- Ne l'ai-je point oublié, est-il rangé à la bonne place ?

Le résultat de cette lancinante litanie donne en général une nuit blanche, et de grosses poches sous les yeux pour que chacun, le lendemain, participe à vos soucis...

Ferdinand est à mes côtés, portant le bagage, les oreilles en bataille. Je pense qu'il est heureux de cette nouvelle promenade. Les bêtes sont comme les humains : elles aiment bouger. Rares sont celles qui ont l'âme casanière.

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A peine avons-nous quitté le bourg de Noirmoutier qu'une voiture s'arrête. La dame qui conduit, ayant lu mes précédentes aventures, connaît bien Ferdinand, et se montre curieuse de savoir sur quels chemins de misère je vais encore traîner mon pauvre bourricot... Je la rassure très vite en lui promettant, cette année, d'être bien sage et de ne pas dépasser les 900 kilomètres...

.../...

Quinze minutes plus tard, las de ne rien faire, je m'interroge : mon sac à dos à quatre pattes semble s'être évaporé au soleil d'automne. Pas d'autre solution que de revenir en arrière et d'éclaircir le mystère. C'est après 600 mètres de marche à reculons, alors que la digue fait un coude, que je découvre enfin mon fainéant, confortablement installé au beau milieu d'un champ de trèfle, et broutant à s'en faire péter la sous-ventrière.

Je me suis muni d'un accélérateur à main, petite baguette d'ormeau, et m'en vais derechef lui caresser les fesses et lui commenter le règlement intérieur de l'équipage, qui indique en son article 1 que c'est moi seul qui décide des heures de broutage...

.../...

La température a chuté brusquement quand le soleil s'est fait bas sur l'horizon, et la brise, qui me chatouillait gentiment le nez pendant les heures de lumière, s'est maintenant faite bise, qui me fait désagréablement frissonner. Je monte la tente derrière un rempart de balles de paille, afin de pouvoir cuisiner à l'abri du vent, et m'enquiers d'un endroit où laver ma couenne, loin des regards indiscrets. La salle de bains, composée d'un seau d'eau froide et d'un gant de toilette, sera improvisée entre deux rouleaux de paille, et quelques frottement plus tard, c'est un pèlerin tout neuf et tout propre qui émerge de sa cachette,sentant fort et bon le savon au tilleul. Mais nulle bergère ne viendra profiter de ce délicat parfum, et je passerai cette première nuit aussi seul qu'un ermite en sa grotte.


En route vers la Loire...

Varnes possède une curiosité, appelée la fontaine miraculeuse de saint Philibert, que je tiens à voir. Avant que le soleil ne se couche, le vieux tonton de la famille, suivi d'une troupe de neveux revenant de l'école, me guide jusqu'au lieu secret. Cachée au milieu d'une lande d'arbrisseaux rabougris, cette fontaine n'est en réalité qu'un simple trou dans la roche schisteuse, profond d'une trentaine de centimètres. Mais par le jeu des infiltrations, et bien qu'il n'y ait pas de source, cette cavité contient toujours de l'eau. On devine un endroit où la légende prétend que les pèlerins s'agenouillaient pour faire leurs ablutions.

La cave de la famille Cercleron est le rendez-vous de toute l'équipe qui m'a préparé en ce lieu une réception d'encouragement sur le long chemin. Bien à l'abri de toute tentation aqueuse, nous voici donc bientôt pieusement occupés à goûter le divin nectar de cabernet caché derrière les douvelles des tonneaux.

Loué soit le vin qui réchauffe, car la température extérieure est descendue très vite, et ne dépasse pas les cinq degrés sur les barreaux de l'échelle de Monsieur Celsius. Aussi, après les libations et la musique, lorsque tous sont rentrés dans leurs foyers bien chauffés, j'apprécie la délicate attention qu'a eue un de mes amis d'apporter un thermos empli d'un bouillon brûlant.

Tout en écrivant mon journal, un peu plus tard, je détaille l'intérieur de cette cave, qui est le plus vieux bâtiment du village de Varnes, sans doute une ancienne partie du monastère, si on regarde l'assemblage et la taille des pierres. Le sol de la pièce est aussi bosselé qu'une mer par force 2 à l'échelle de Beaufort. Une dizaine de barriques reposent là, calées sur d'énormes chevrons. Au mur dorment des bataillons d'antiques outils. Atmosphère de souvenir, atmosphère d'enfance. Le temps semble glisser sur un tel endroit. Si ce n'était l'inévitable calendrier orné d'une jeune personne très dénudée, je pense que l'arrière-grand-père du grand-père, s'il revenait en notre siècle, ne trouverait aucun changement dans sa cave...

Aussi beau que soit le décor, il me faut toujours, c'est la dure loi du voyageur, penser au lendemain, et la meilleure façon de préparer ce jour à venir est de dormir et laisser reposer la machine. Alors que la nuit est établie depuis bien longtemps, une ombre glisse silencieusement dans le hameau, vers la petite maison de toile orangée, qui luit à peine, tant l'obscurité est dense. Un bruit de chaîne... c'est Ferdinand qui manifeste sa présence, et je le rassure par quelques mots doux.

Fermeture-éclair, effeuillage rapide du pèlerin, plongeon délicieux vers la plume et le sommeil réparateur. Bonne nuit, petit âne...

.../...

Au coeur de la forêt se trouve un lieu magique, à la croisée de sept chemins, immense carrefour appelé le "Rond Versillé". C'est un cercle parfait, totalement dégagé de toute végétation arbustive, semé d'une pelouse à faire fantasmer un mulet de l'Atlas, aux contours légèrement arrondis par la chevelure des arbres centenaires. Je suis certain que dansent ici, par les nuits de pleine lune, les troupes de farfadets, afin que les fées reviennent semer sur Terre un peu de poussière de rêve. S'il y chantait une source, cet endroit serait idéal pour y planter la tente, et allumer au ciel d'étoiles un feu de joie. Ce sera le lieu de mon pique-nique et croque-saucisson.

Tout près de cette clairière pousse un jeune chêne d'une cinquantaine d'années. Voici quelque temps, un homme a cloué dans le bois une pancarte métallique "DANGER PIEGES". L'arbre n'a rien dit, bien que souffrant de ce clou qui lui blessait les entrailles à chaque rafale de vent. Mais lentement, avec persévérance, il se venge, et se débarrasse de cette inutile médaille.

Année après année, il continue sa croissance, et pousse son aubier par-dessus le métal. Déjà, un gros bourrelet d'écorce, telle une lèvre charnue, a dévoré le bord supérieur de la pancarte, et s'apprête à l'aspirer. Le métal est froissé, écartelé, broyé par les forces puissantes de l'arbre. Dans quelques années, il ne restera qu'une tache d'oxyde, une vilaine cicatrice, et l'affront fait au seigneur de la forêt sera enfin lavé.

.../...

Nous avons soudain le bonheur de déboucher sur la vallée de la Loire. Une cinquantaine de mètres en contrebas du coteau s'étale le grand fleuve sauvage, fresque vivante de sable et d'eau. J'imagine la tête de l'humble voyageur d'autrefois, ne connaissant que les ruisseaux de sa paroisse, et qui découvrait soudain, éberlué, pour la première fois, ce grand serpent d'eau glissant jusqu'à la mer, habillé de lenteur et de majesté les mois d'été, ou plein de fureur et de force brutale lorsque les crues le poussaient vers l'océan...

etc...


Image sociale...

Ce soir, après les pages d'écriture, je reste veiller à l'extérieur de la tente, car le spectacle du clair de lune est toujours beau au-dessus d'une pièce d'eau, et curieusement, je n'ai pas sommeil, malgré les trente kilomètres d'étape. Il est vrai qu'à cette saison, le soleil se lève à 7 heures et se couche à 19 heures, avec une rigueur toute tropicale. J'ai donc douze heures à passer au fond de la plume de mon duvet, ce qui fait long, même pour un marcheur fatigué...

Je repense au vieux paysan, croisé cet après-midi, qui grattait son potager. L'homme s'est relevé lentement à la vue des oreilles d'un bourricot coupant son horizon. Le menton appuyé sur le manche de sa binette, il s'exprimait en un français mélangé de patois :

- Mais, c'est-y-pas vrai, ça... un âne... Y'avait ben longtemps qu'on avait pas vu une bête de même par ici...

Suivent ensuite la série des questions auxquelles je suis habitué, la première concernant toujours ma direction :

- Où c'est-y donc que tu vas comme ça ?

Le marcheur : En Bourgogne

Le vieux : Ben, cré nom, ça fait loin c'pays-là

Puis la question "sociale", permettant de coller une étiquette de catégorie sur l'original qui chemine ainsi :

- T'as un travail, au moins ?

Comme je suis las d'expliquer ma position fiscale, je réponds que oui, puis j'ajoute que je passe mes vacances à pied, avec mon âne. Voilà mon bonhomme rassuré. Je ne suis pas un de ces romanichels qui pillent les poulaillers et font chauffer les pieds des anciens dans les cheminées pour leur faire avouer la cachette du magot. J'ai un travail et je randonne en vacances, donc je suis dans la normalité... Quelquefois, j'avoue que j'écris des livres. Alors vient toujours l'ultime question :

- Mais t'as bien un autre travail, quand même ?

J'ai très envie de faire plaisir alors à mon interlocuteur, et lui confier que je suis un pauvre scribouillard méconnu, qui use ses pauvres yeux à la chandelle des nuits entières, à écrire des poèmes que personne ne lit, plumé par un éditeur véreux et poursuivi par une volée de créanciers... Ce qui irait dans le sens de l'image que cet ancien possède de l'écrivain. Car un écrivain sérieux, un vrai, un qui a du succès, ne se promène pas comme un galvaudeux parmi les ornières des chemins, il roule en voiture et on le voit se pavaner à la télévision...

etc...


De l'importance du grattage...

Quand on parle de chatouillis, il me vient à l'idée quelques philosophiques pensées sur l'acte du grattage. Chaque randonneur le sait bien, il arrive fréquemment qu'on aie envie de se gratter quand on marche, et ce besoin se fait bien entendu surtout sentir lorsqu'on porte un sac sur le dos...

Voilà comment se déroule la chronologie des événements : tout-à-coup survient la chose, imprévisible et sournois besoin. Là-bas, derrière l'omoplate, là où se niche un triangle mort quasi-inaccessible, ça gratte abominablement. Habituellement, tout en continuant à cheminer, on tente de passer sa main sous la chemise, en soulevant le sac, et de frotter vigoureusement avec les ongles la zone qui démange...

Mais comme on n'est pas à l'aise, on le fait mal, on ne frotte pas assez fort, et pas assez large. Résultat : cent mètres plus loin, ça gratte de nouveau au même endroit, et quelquefois encore plus fort que lors de la première attaque...

Tout ceci n'est pas très sérieux, car ça prouve qu'on n'a pas réussi à éliminer les petites bêtes qui dansent la gavotte à l'entrée des pores de la peau, et provoquent justement cette démangeaison furieuse. Il vaut donc mieux, lorsque surviennent les premiers chatouillis, procéder lentement et dans l'ordre : se défaire du sac, enlever le pull-over, déboutonner largement la chemise, et se gratter longuement, d'autant plus que ça fait bougrement du bien..., jusqu'à écraser impitoyablement les microscopiques bestioles.

En conclusion, il faut se gratter sérieusement, ou pas du tout ! (Note de l'éditeur : c'est bien gaspiller du papier pour des niaiseries pareilles)


Le Berry mystérieux...

Je ne suis pas vraiment tranquille en grimpant l'antique escalier, qui accuse sérieusement la fatigue des siècles, car le village est situé au centre d'un mystérieux triangle où, parait-il, officient la plus grande densité de sorciers et de "jeteux de sort" de France...

Pourvu que demain, à la place de mon âne, je ne retrouve pas un gros crapaud vert...

D'abord parce que ces bêtes-là, aussi utiles soient-elles dans l'équilibre de la nature, sont extrêmement gluantes. Imaginez-vous en train d'installer un bât sur un crapaud... Et contrairement à l'âne, qui avance à petits pas mesurés, le crapaud se déplace toujours par bonds : bonjour l'état des sacoches après une journée de marche... Et je vous passe les questions des gens sur le chemin :

- Où allez-vous comme ça ? 

- Et bien c'est très simple, voyez-vous, messieurs-dames, je fais le chemin de saint Filibert avec mon crapaud...

.../...

Le GR 46 suit le chemin de la Marzelle, dans le fond de la vallée, sous la protection du château-fort de Lys-Saint-Georges. C'est un beau sentier à l'ombre des chênes, jouxtant d'immenses prairies où paissent les troupeaux curieux. Nous voici devant un tableau parfait d'une certaine France rurale, respectueuse de la nature, et simple locataire de l'espace.

Tranzault est un joli bourg, aux lourdes maisons de pierre, qui possède un café dans lequel une joyeuse troupe d'anciens sont en train de refaire le monde. Ils me parlent de l'antique chemin de Saint-Jacques, qui croise notre itinéraire quelque part entre Nohant et Neuvy-Saint-Sépulchre. La mémoire collective de cette route millénaire est restée, et les modernes pèlerins qui arpentent désormais les chemins d'ici, la coquille cousue sur le sac à dos, arrivant de Belgique ou de Hollande, ne surprennent personne, sinon par l'exploit qu'ils réalisent.

Les chemins de ce morceau de province sont les plus beaux que je verrai lors de cette traversée de la France d'ouest en est. D'abord il sont très nombreux à irriguer la campagne, car seules les principales voies communales ont été goudronnées. De plus, ils possèdent une particularité, rarissime pour un pays de bocage : ils sont extrêmement larges, plus ou moins selon les endroits, de cinq mètres dans les parties les plus étroites, jusqu'à trente mètres parfois... Ce profil en long les fait ressembler aux célèbres drailles de la Cévenne, ce qui m'induit à penser que nous marchons peut-être sur une très ancienne voie de transhumance.

.../...

Maintenant, ce n'est plus de la pluie, ce sont des cordes tressées d'énormes gouttes qui nous dégringolent sur l'occiput... Il faut un grand élan d'optimisme pour imaginer qu'après un tel déluge, il puisse survenir une petite accalmie... Sur le haut de la colline qui domine Châteaumeillant, derrière les rideaux de pluie, j'ai le temps d'apercevoir le château d'Acre, ainsi nommé sans doute en souvenir d'un lointain ancêtre parti guerroyer contre le sarrasin en Palestine à l'époque des Croisades. Mais devant, la vision est désespérante : sur 180° d'horizon, le ciel est uniformément bouché...

Et pourtant, voyez comme la météorologie est une vieille demoiselle agaçante et d'humeur loufoque : au moment où j'attache Ferdinand au portail de la poste, l'averse cesse brusquement. Cette fois, c'est fini pour la journée, la baignade est terminée, nous sommes propres...


Oh Bourgogne jolie...

Ferdinand est d'humeur folâtre sous le soleil retrouvé... Il arrive fréquemment que lui marche sur le côté gauche du chemin, et moi sur le côté droit. Lorsque se présente une fourche, je consulte la carte et prends ostensiblement, si telle est la direction, la voie de droite. Monsieur me regarde de son gros il curieux, et se dirige alors imperturbablement, pour peu que les touffes de trèfle y soient plus grosses, vers le chemin de gauche... D'où engueulade et coups de clignotant sur les fesses pour qu'il tourne dans mon sens à moi... Car pour lui, la bonne direction, c'est naturellement celle où la table est la plus avenante.

Autre plaisanterie que mon âne va inaugurer aujourd'hui à plusieurs reprises : Je m'arrête quelquefois pour satisfaire un besoin naturel et changer l'eau du poisson, ou bien prendre une photographie. Ferdinand, qui marchait devant moi, continue sa route, puis s'aperçoit bientôt que son maître est resté en arrière. Alors, il rebrousse chemin, me dépasse, et continue tout simplement dans l'autre sens...

Après l'avoir rattrapé, et passablement savonné, je lui explique alors sa chance de marcher à mes côtés, et d'avoir un maître si bon :

- Certains ânes n'ont qu'un pré pour brouter, lui dis-je, alors que toi, tu disposes de la France entière...

.../...

A 6 heures 45, nous prenons le départ, et c'est bien la première fois que nous effectuons un décollage nocturne. Il règne sur la campagne encore noire une clarté blafarde provoquée par le clair de lune. Le givre emmitoufle tous les véhicules, et j'avoue avoir un plaisir subtil à violer ainsi l'intimité de la nuit. Nous marchons vers l'est, la route est facile à suivre, c'est tout droit jusqu'à Saint-Pourçain...

Lentement, une lueur se fait jour, là-bas, à l'orient, diluant d'abord un bleu très pâle, puis une teinte rosée qui se cache derrière la dentelle des arbres et dessine lentement les contours des collines. Au-dessus des champs flotte une brume irréelle, écharpe évanescente et fragile.

Je jouis intensément du privilège de cette marche rapide dans le petit matin glacé. C'est un sentiment de plénitude absolue. Je suis seul, absolument seul, sur cette route, à pouvoir admirer cet instant de beauté unique et volage. Spectacle magnifique : le disque d'or naît lentement entre les arbres d'une forêt, au moment précis où passe un nuage d'oiseaux volant vers le sud. Le grand pèlerinage annuel des petites bêtes à plumes se déroule ainsi chaque automne depuis la nuit du monde...

.../...

L'arrivée à Tournus... Nous sommes dimanche, il est tôt, et la plupart des volets sont encore clos. Le seul bruit est celui que font les sabots de mon bourricot sur l'asphalte de la chaussée. Encore deux heures et nous aurons atteint le terme de cette longue marche. Déjà, au loin, germant dans le creux de la Saône, j'aperçois les tours de l'abbatiale dominant la cité. Impossible de se tromper de direction...

Je goûte cette arrivée comme une récompense, après 34 jours de marche lente au creux des chemins. En dépit des épreuves, chaque pas a été une joie, une attente, une découverte, une promesse.

Lorsque nous pénétrons dans la vieille ville, il reste quelques minutes avant midi. Les passants se retournent en voyant l'étrange équipage fouler les augustes pavés à toute la vitesse des sabots. Le clocher de l'église abbatiale indique 11 heures et 55 minutes lorsque nous nous arrêtons devant le portail.

Ça y est, la boucle est bouclée, le voyage est terminé, c'est ici même que nos religieux noirmoutrins, voici mille et deux cent années, ont posé sur le sol les reliques de Filibert, après avoir fait le même trajet. Beaucoup étaient morts en route, car le voyage avait duré 39 ans. Seuls quelques vieux moines, dans la troupe, qui avaient passé leurs primes années de noviciat dans l'île de Noirmoutier, se souvenaient encore de ce départ vers le soleil levant, de ce rivage aux senteurs de sel qu'ils ne verraient plus jamais, de cette belle page d'histoire qu'ils venaient d'écrire de leur fatigue.

Je ne suis pas seul ce matin devant la basilique. Je m'attendais certes à la présence des membres du C.I.E.R., le Centre d'Etudes Romanes dont le siège est ici-même, dans les anciennes maisons de chanoines jouxtant le cloître, mais je n'espérais pas l'accueil qui va m'être fait, accueil dont je me souviens encore avec beaucoup d'émotion.

C'est Marguerite Thibert d'abord, vice-présidente du C.I.E.R., dont je ne connaissais que la voix, suite à nos nombreuses conversations téléphoniques, qui me souhaite la bienvenue, ainsi que Monsieur Renaudin, le photographe officiel et combien talentueux de l'association. Puis Monsieur le Maire de Tournus, Monsieur le Curé et la centaine de paroissiens auxquels il venait d'annoncer en chaire qu'un Vendéen arrivait à pied de l'autre bout de la France. Et cette petite fille qui m'offre un bouquet de fleurs, que je m'empresse d'accrocher au licol de Ferdinand. Jamais randonneur n'a tant été à la fête...



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